Le dépôt
177 - ZOOM WILLIAM BLAKE
William Blake (1757-1827) n'est pas seulement un poète et un peintre ; c'est un prophète, un visionnaire total qui a passé sa vie à combattre les "chaînes forgées par l'esprit" (mind-forged manacles).
Pour lui, l'imagination n'est pas une simple faculté, c'est l'existence humaine elle-même, "le corps de Dieu". Sa poésie est un univers de symboles où l'innocence et l'expérience se livrent une bataille éternelle.
I. Augures d'Innocence (Extraits)
Voir un monde dans un grain de sable
Et un ciel dans une fleur sauvage,
Tenir l'infini dans la paume de sa main
Et l'éternité dans une heure.
Un rouge-gorge en cage
Met tout le ciel en rage.
Un pigeonnier rempli de colombes et de pigeons
Fait trembler les régions de l'enfer.
Un chien affamé à la porte de son maître
Prédit la ruine de l'État.
Le cheval de guerre sur la route
Appelle au ciel contre le sang humain.
Chaque larme d'un œil d'enfant
Devient dans l'éternité une flèche de feu ;
Chaque cri d'un animal traqué
Est une blessure dans le flanc de la création.
L'homme est fait pour la joie et le chagrin ;
Et quand nous apprenons cela vraiment,
Nous traversons le monde en sécurité.
Source : William Blake, Œuvres, coll. « Bouquins », Robert Laffont
II. Le Tigre (Texte intégral)
Tigre ! Tigre ! Brûlant éclat
Dans les forêts de la nuit,
Quelle main, quel œil immortel
Put agencer ta terrifiante symétrie ?
Dans quels abîmes, dans quels cieux
Brûla le feu de tes yeux ?
Sur quelles ailes osa-t-il monter ?
Quelle main osa saisir le feu ?
Et quelle épaule, quel artifice
Put tordre les fibres de ton cœur ?
Et quand ton cœur commença de battre,
Quelle main terrible ? Quels pieds terribles ?
Quel marteau ? Quelle chaîne ?
Dans quel fourneau était ton cerveau ?
Quelle enclume ? Quelle poigne effroyable
Osa en étreindre les mortelles terreurs ?
Quand les étoiles lancèrent leurs lances
Et arrosèrent le ciel de leurs larmes,
Sourit-il en voyant son œuvre ?
Celui qui fit l'Agneau t'a-t-il fait aussi ?
Source : William Blake, Chants d'Innocence et d'Expérience, Éditions Aubier
III. Londres (Texte intégral)
J'erre à travers chaque rue incorporée, Près de là où coule la Tamise incorporée, Et je vois sur chaque visage que je rencontre Les marques de la faiblesse, les marques de la douleur.
Dans chaque cri de chaque homme, Dans chaque cri de peur de l'enfant, Dans chaque voix, dans chaque interdit, J'entends les chaînes forgées par l'esprit.
Comment le cri du petit ramoneur Effraie chaque église noircie, Et le soupir du malheureux soldat Coule en sang le long des murs du palais.
Mais surtout, dans les rues à minuit, j'entends Comment la malédiction de la jeune prostituée Flétrit les larmes du nouveau-né Et infeste de pestilence le char funèbre du mariage.
Source : William Blake, Poèmes, coll. « Poésie/Gallimard »
IV. Le Mariage du Ciel et de l'Enfer (Proverbes de l'Enfer - Extraits)
La route de l'excès mène au palais de la sagesse. La prudence est une vieille fille riche et laide courtisée par l'Incapacité. Celui qui désire mais n'agit pas engendre la peste. Le lion ne serait pas si fort si le renard n'était pas si rusé. Les prisons sont bâties avec les pierres de la Loi, les bordels avec les briques de la Religion. L'orgueil du paon est la gloire de Dieu. La luxure du bouc est la bonté de Dieu. La colère du lion est la sagesse de Dieu. La nudité de la femme est l'œuvre de Dieu.
Si les portes de la perception étaient nettoyées, chaque chose apparaîtrait à l'homme telle qu'elle est : infinie. Car l'homme s'est enfermé lui-même, jusqu'à ne plus voir toutes choses qu'à travers les fentes étroites de sa caverne. Tout ce qui vit est saint.
Source : William Blake, Le Mariage du Ciel et de l'Enfer, Éditions José Corti
V. Jérusalem (Extrait - Préface de Milton)
Et ces pieds en des temps anciens
Ont-ils marché sur les montagnes vertes d'Angleterre ?
Et l'Agneau de Dieu sacré
Fut-il vu sur les plaisants pâturages de chez nous ?
Et la face divine a-t-elle brillé
Sur nos collines nébuleuses ?
Et Jérusalem fut-elle bâtie ici
Parmi ces sombres moulins sataniques ?
Apportez-moi mon arc d'or brûlant !
Apportez-moi mes flèches de désir !
Apportez-moi ma lance : Ô nuages, ouvrez-vous !
Apportez-moi mon char de feu !
Je ne cesserai pas le combat spirituel,
Et mon épée ne dormira pas dans ma main,
Tant que nous n'aurons pas bâti Jérusalem
Dans la terre verte et plaisante d'Angleterre.
Source : William Blake, Milton, Éditions de la Différence
Présentation
William Blake est le poète de la révolte mystique.
- La double vision : Blake refusait de voir le monde uniquement avec l'œil physique ("le regard monoculaire de Newton"). Pour lui, la raison pure est une prison. La véritable vision est spirituelle et créatrice.
- Innocence et Expérience : Ces deux états sont pour lui "les deux faces contraires de l'âme humaine". L'Innocence est la joie spontanée, l'Expérience est la connaissance du mal et de l'oppression sociale. La sagesse suprême consiste à réconcilier les deux.
- L'art total : Graveur de génie, Blake a créé ses propres livres ("Illuminated Books") où le texte et l'image s'entrelacent. Il ne séparait jamais la forme visuelle de la forme poétique.
Bibliographie
1. Éditions de référence
- Poèmes, coll. « Poésie/Gallimard ». (L'anthologie bilingue indispensable).
- Œuvres, coll. « Bouquins », Robert Laffont. (L'intégrale des textes).
- Le Mariage du Ciel et de l'Enfer, Éditions José Corti.
2. Études et biographies
- Peter Ackroyd, Blake, Éditions Stock. (La biographie de référence).
- Georges Bataille, La Littérature et le Mal (chapitre sur Blake).
- Kathleen Raine, William Blake, collection « Univers de l'art », Thames & Hudson.