Le dépôt
103 - ZOOM ARTAUD
POÈMES / TEXTES
« L’Ombilic des limbes » (extrait, 1925)
Préface Là où d’autres proposent des œuvres, je ne prétends pas autre chose que de montrer mon esprit. La vie est de brûler des questions. Je ne conçois pas d’œuvre comme détachée de la vie. Je n’aime pas la création détachée. Je ne conçois pas non plus l’esprit comme détaché de lui-même. Chacune de mes œuvres, chacun des plans de moi-même, chacune des floraisons glacières de mon âme intérieure bave sur moi. Je me retrouve autant dans une lettre écrite pour expliquer le rétrécissement intime de mon être et le châtrage insensé de ma vie, que dans un essai extérieur à moi-même, et qui m’apparaît comme une grossesse indifférente de mon esprit. Je souffre que l’Esprit ne soit pas dans la vie et que la vie ne soit pas l’Esprit, je souffre de l’Esprit-organe, de l’Esprit-traduction, ou de l’Esprit-intimidation-des-choses pour les faire entrer dans l’Esprit. Ce livre, je le mets en suspension dans la vie, je veux qu’il soit mordu par les choses extérieures, et d’abord par tous les soubresauts en cisaille, toutes les cillations de mon moi à venir. Toutes ces pages traînent comme des glaçons dans l’esprit. Qu’on excuse ma liberté absolue. Je me refuse à faire de différence entre aucune des minutes de moi-même. Je ne reconnais pas dans l’esprit de plan. Il faut en finir avec l’Esprit comme avec la littérature. Je dis que l’Esprit et la vie communiquent à tous les degrés. Je voudrais faire un Livre qui dérange les hommes, qui soit comme une porte ouverte et qui les mène où ils n’auraient jamais consenti à aller, une porte simplement abouchée avec la réalité.
Une grande ferveur pensante et surpeuplée portait mon moi comme un abîme plein. Un vent charnel et résonnant soufflait, et le soufre même en était dense. Et des radicelles infimes peuplaient ce vent comme un réseau de veines, et leur entrecroisement fulgurait. L’espace était mesurable et crissant, mais sans forme pénétrable. Et le centre était une mosaïque d’éclats, une espèce de dur marteau cosmique, d’une lourdeur défigurée, et qui retombait sans cesse comme un front dans l’espace, mais avec un bruit comme distillé. Et l’enveloppement cotonneux du bruit avait l’instance obtuse et la pénétration d’un regard vivant. Oui, l’espace rendait son plein coton mental où nulle pensée encore n’était nette et ne restituait sa décharge d’objets. Mais, peu à peu, la masse tourna comme une nausée limoneuse et puissante, une espèce d’immense influx de sang végétal et tonnant. Et les radicelles qui tremblaient à la lisière de mon œil mental, se détachèrent avec une vitesse de vertige de la masse crispée du vent. Et tout l’espace trembla comme un sexe que le globe du ciel ardent saccageait. Et quelque chose du bec d’une colombe réelle troua la masse confuse des états, toute la pensée profonde à ce moment se stratifiait, se résolvait, devenait transparente et réduite.
« Le Jet de sang » (théâtre, extrait, 1925)
LE JEUNE HOMME Je t’aime et tout est beau.
LA JEUNE FILLE, avec un tremolo intensifié dans la voix. Tu m’aimes et tout est beau.
LE JEUNE HOMME, sur un ton plus bas. Je t’aime et tout est beau.
LA JEUNE FILLE, sur un ton encore plus bas que lui. Tu m’aimes et tout est beau.
LE JEUNE HOMME, la quittant brusquement. Je t’aime. Mets-toi en face de moi.
LA JEUNE FILLE, même jeu, elle se met en face de lui. Voilà.
LE JEUNE HOMME, sur un ton exalté, suraigu. Je t’aime, je suis grand, je suis clair, je suis plein, je suis dense.
LA JEUNE FILLE, sur le même ton suraigu. Nous nous aimons.
LE JEUNE HOMME Nous sommes intenses. Ah que le monde est bien établi.
(Un silence. On entend comme le bruit d’une immense roue qui tourne et dégage du vent. Un ouragan les sépare en deux. À ce moment, on voit deux astres qui s’entrechoquent et une série de jambes de chair vivante qui tombent avec des pieds, des mains, des chevelures, des masques, des colonnades, des portiques, des temples, des alambics, qui tombent, mais de plus en plus lentement, comme s’ils tombaient dans du vide, puis trois scorpions l’un après l’autre, et enfin une grenouille, et un scarabée qui se dépose avec une lenteur désespérante, une lenteur à vomir.)
LE JEUNE HOMME, criant de toutes ses forces. Le ciel est devenu fou. Il regarde le ciel. Sortons en courant.
(Il pousse la jeune fille devant lui.)
« Lettre à Monsieur le Législateur de la loi sur les stupéfiants » - 1925
Monsieur le législateur, Monsieur le législateur de la loi de 1916, agrémentée du décret de juillet 1917 sur les stupéfiants, tu es un con. Ta loi ne sert qu’à embêter la pharmacie mondiale sans profit pour l’étiage toxicomanique de la nation parce que 1o Le nombre des toxicomanes qui s’approvisionnent chez le pharmacien est infime ; 2o Les vrais toxicomanes ne s’approvisionnent pas chez le pharmacien ; 3o Les toxicomanes qui s’approvisionnent chez le pharmacien sont tous des malades ; 4o Le nombre des toxicomanes malades est infime par rapport à celui des toxicomanes voluptueux ; 5o Les restrictions pharmaceutiques de la drogue ne gêneront jamais les toxicomanes voluptueux et organisés ; 6o Il y aura toujours des fraudeurs ; 7o Il y aura toujours des toxicomanes par vice de forme, par passion ; 8o Les toxicomanes malades ont sur la société un droit imprescriptible, qui est celui qu’on leur foute la paix. C’est avant tout une question de conscience.
La loi sur les stupéfiants met entre les mains de l’inspecteur-usurpateur de la santé publique le droit de disposer de la douleur des hommes ; c’est une prétention singulière de la médecine moderne que de vouloir dicter ses devoirs à la conscience de chacun. Tous les bêlements de la charte officielle sont sans pouvoir d’action contre ce fait de conscience : à savoir, que, plus encore que de la mort, je suis le maître de ma douleur. Tout homme est juge, et juge exclusif, de la quantité de douleur physique, ou encore de vacuité mentale qu’il peut honnêtement supporter.
Lucidité ou non lucidité, il y a une lucidité que nulle maladie ne m’enlèvera jamais, c’est celle qui me dicte le sentiment de ma vie physique. Et si j’ai perdu ma lucidité, la médecine n’a qu’une chose à faire, c’est de me donner les substances qui me permettent de recouvrer l’usage de cette lucidité.
Messieurs les dictateurs de l’école pharmaceutique de France, vous êtes des cuistres rognés : il y a une chose que vous devriez mieux mesurer ; c’est que l’opium est cette imprescriptible et impérieuse substance qui permet de rentrer substantielle de la pensée (et c’est ici d’ailleurs que je rejoins mon sujet), je parle de ce minimum de vie pensante et à l’état brut, – non arrivée jusqu’à la parole, mais capable au besoin d’y arriver, – et sans lequel l’âme ne peut plus vivre, et la vie est comme si elle n’était plus.
(La lettre continue sur plusieurs pages, dénonçant l’hypocrisie de la loi et la souffrance des toxicomanes, avec une violence verbale et une logique implacable.)
4. « Description d’un état physique » ( 1925)
Une sensation de brûlure acide dans les membres, des muscles tordus et comme à vif, le sentiment d’être en verre et brisable, une peur, une rétraction devant le mouvement, et le bruit. Un désarroi inconscient de la marche, des gestes, des mouvements. Une volonté perpétuellement tendue pour les gestes les plus simples, le renoncement au geste simple, une fatigue renversante et centrale, une espèce de fatigue aspirante. Les mouvements à recomposer, une espèce de fatigue de mort, de la fatigue d’esprit pour une application de la tension musculaire la plus simple, le geste de prendre, de s’accrocher inconsciemment à quelque chose, à soutenir par une volonté appliquée.
Une fatigue de commencement du monde, la sensation de son corps à porter, un sentiment de fragilité incroyable, et qui devient une brisante douleur, un état d’engourdissement douloureux, une espèce d’engourdissement localisé à la peau, qui n’interdit aucun mouvement mais change le sentiment interne d’un membre, et donne à la simple station verticale le prix d’un effort victorieux.
Localisé probablement à la peau, mais senti comme la suppression radicale d’un membre, et ne présentant plus au cerveau que des images de membres filiformes et cotonneux, des images de membres lointains et pas à leur place. Une espèce de rupture intérieure de la correspondance de tous les nerfs.
Un vertige mouvant, une espèce d’éblouissement oblique qui accompagne tout effort, une coagulation de chaleur qui enserre toute l’étendue du crâne ou s’y découpe par morceaux, des plaques de chaleur qui se déplacent.
(Le texte se poursuit par une description hallucinée du corps et de la perception, mêlant anatomie, souffrance et poésie.)
« Le Théâtre et son double » (extrait 1938)
Le théâtre, comme la peste, est une crise qui se dénoue par la mort ou la guérison. La peste est un mal supérieur qui touche à la fois le corps et l’esprit. Le théâtre est aussi une peste, mais une peste salutaire, car il pousse les hommes à se voir tels qu’ils sont, et le masque tombe. Le théâtre ne peut être autre chose que la mise en scène de ce que nous sommes, de ce que nous voulons être, et de ce que nous ne sommes pas. Il est la projection concrète de notre vie intérieure, de nos rêves, de nos cauchemars, de nos désirs inavoués.
Le théâtre de la cruauté n’est pas une représentation, mais une expérience. Il ne s’agit pas de divertir, mais de secouer, de réveiller, de faire sortir l’homme de sa torpeur. La cruauté n’est pas la violence physique, mais la lucidité absolue, la confrontation avec l’inconscient, avec ce que nous refusons de voir. Le spectateur doit être plongé dans un bain de sensations, de sons, de lumières, de gestes, qui le forcent à affronter sa propre réalité.
(L’extrait développe ensuite la théorie du théâtre comme acte magique, rituel, et non comme simple divertissement.)
PRÉSENTATION
Vie et œuvre
Antonin Artaud (1896–1948) est une figure majeure de la littérature et du théâtre du XXe siècle. Poète, dramaturge, acteur, il est surtout connu pour son manifeste « Le Théâtre et son double » et pour avoir théorisé le « théâtre de la cruauté ». Sa vie, marquée par la maladie mentale, la drogue, et des séjours en hôpital psychiatrique, est indissociable de son œuvre, qui explore la souffrance, la folie, et la quête d’absolu.
Thèmes clés
- La souffrance physique et mentale : Artaud décrit avec une précision clinique et poétique ses douleurs, ses hallucinations, ses états de décorporation.
- La révolte contre la société : Il dénonce l’hypocrisie des lois, de la médecine, de la religion, et de l’art institutionnel.
- Le théâtre comme rituel : Pour Artaud, le théâtre doit être une expérience totale, une confrontation avec l’inconscient, une forme de magie.
- L’écriture comme exorcisme : Ses textes sont des cris, des lettres, des manifestes, des poèmes qui cherchent à exprimer l’inexprimable.
Style et influence
Artaud écrit dans un style fragmenté, halluciné, mêlant prose et poésie, description clinique et délire. Son œuvre a influencé le théâtre contemporain, la performance, et même le cinéma (notamment par son scénario « La Coquille et le Clergyman »). Il reste une référence pour tous ceux qui explorent les limites de l’art et de la folie.
BIBLIOGRAPHIE
- Artaud, Antonin – Œuvres complètes, Gallimard (26 tomes), 1974–1994.
- Artaud, Antonin – L’Ombilic des limbes, Gallimard, 1925.
- Artaud, Antonin – Le Théâtre et son double, Gallimard, 1938.
- Artaud, Antonin – Le Jet de sang, in Œuvres complètes, tome 1.
- Artaud, Antonin – Héliogabale ou l’anarchiste couronné, Gallimard, 1934.
- Blanchot, Maurice – L’Espace littéraire, Gallimard, 1955 (pour une analyse de l’œuvre d’Artaud).
- Derrida, Jacques – L’Écriture et la différence, Seuil, 1967 (essai sur Artaud et la cruauté).