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284 - ZOOM HÉRACLITE
Héraclite d'Éphèse (v. 535 - 475 av. J.-C.), surnommé l'Obscur, est l'un des penseurs les plus foudroyants de l'Antiquité. Bien qu'il n'ait pas écrit en vers réguliers comme Empédocle, sa prose est si rythmée, si dense et si riche en images qu'elle constitue en elle-même une forme de poésie métaphysique absolue.
textes
Le flux universel (Fragment 12 et 91)
Sur ceux qui descendent dans les mêmes fleuves, surviennent des eaux toujours autres. On ne peut pas descendre deux fois dans le même fleuve, ni toucher deux fois une substance mortelle dans le même état ; car, par l'amertume et la rapidité du changement, elle se dissipe et se rassemble de nouveau ; elle s'approche et s'éloigne. Nous descendons et nous ne descendons pas dans le même fleuve ; nous sommes et nous ne sommes pas.
https://fr.wikisource.org/wiki/Fragments_d’Héraclite_(trad._Burnet)
Le Feu éternel (Fragment 30)
Ce monde, le même pour tous, aucun des dieux ni des hommes ne l'a fait ; mais il était toujours, il est et il sera : un feu éternellement vivant, qui s'allume avec mesure et s'éteint avec mesure. Toutes choses sont l'échange du feu, et le feu l'échange de toutes choses, comme les marchandises sont l'échange de l'or et l'or l'échange des marchandises.
https://fr.wikisource.org/wiki/Fragments_d’Héraclite_(trad._Burnet)
L'harmonie des contraires (Fragment 8, 51 et 67)
Ce qui est contraire est utile ; de ce qui diffère naît la plus belle harmonie ; tout devient par discorde. Les hommes ne comprennent pas comment ce qui diffère s'accorde avec soi-même : c'est une harmonie par tensions opposées, comme celle de l'arc et de la lyre. Le dieu est jour et nuit, hiver et été, guerre et paix, satiété et faim ; il prend des formes variées, tout comme le feu.
https://fr.wikisource.org/wiki/Fragments_d’Héraclite_(trad._Burnet)
Le combat et le devenir (Fragment 53 et 48)
Le combat est le père de toutes choses, le roi de toutes choses ; il a rendu les uns dieux, les autres hommes ; il a fait les uns esclaves, les autres libres. Le nom de l'arc est vie, mais son œuvre est mort. Il faut savoir que la guerre est commune, que la justice est discorde, et que toutes choses naissent selon la discorde et la nécessité.
https://fr.wikisource.org/wiki/Fragments_d’Héraclite_(trad._Burnet)
La profondeur de l'âme (Fragment 45, 101 et 123)
Tu ne trouverais pas les limites de l'âme, même en parcourant toutes les routes, tant elle a une profondeur infinie. Je me suis cherché moi-même. La nature aime à se cacher. Le soleil est nouveau chaque jour. Le caractère de l'homme est son destin. Si l'on n'espère pas, on ne trouvera pas l'inespéré, car il est introuvable et inaccessible.
https://fr.wikisource.org/wiki/Fragments_d’Héraclite_(trad._Burnet)
Le Logos (Fragment)
Bien que ce Logos soit éternel, les hommes sont incapables de le comprendre, aussi bien avant de l'entendre qu'après l'avoir entendu pour la première fois. Car, bien que toutes choses adviennent selon ce Logos, ils ressemblent à des gens sans expérience quand ils s'essayent à des paroles et à des actes tels que ceux que j'expose, en distinguant chaque chose selon sa nature et en disant ce qu'il en est. Mais les autres hommes ne savent pas ce qu'ils font après leur réveil, tout comme ils oublient ce qu'ils font pendant leur sommeil. https://fr.wikisource.org/wiki/Fragments_d’Héraclite_(trad._Burnet)
La condition humaine (Fragment 2)
C'est pourquoi il faut suivre ce qui est commun. Mais bien que le Logos soit commun, la plupart des hommes vivent comme s'ils avaient une intelligence propre. Ils ne comprennent pas que ce qu'ils voient chaque jour leur est étranger. Ceux qui cherchent l'or creusent beaucoup de terre et ne trouvent que peu de métal. Il ne faut pas agir et parler comme des gens qui dorment. https://fr.wikisource.org/wiki/Fragments_d’Héraclite_(trad._Burnet)
L'unité des contraires (Fragment 10)
Des jonctions : des touts et des non-touts, ce qui converge et ce qui diverge, ce qui chante en accord et ce qui chante en désaccord ; de toutes choses l'un, et de l'un toutes choses. Ce qui est en nous est une seule et même chose : le vivant et le mort, l'éveillé et l'endormi, le jeune et le vieux. Car ces choses, en se changeant, sont celles-là, et celles-là, en se changeant de nouveau, sont celles-ci. https://fr.wikisource.org/wiki/Fragments_d’Héraclite_(trad._Burnet)
Le Feu et le Cosmos (Fragment 31) Les transformations du feu : d'abord la mer ; et de la mer, la moitié est terre, l'autre moitié souffle brûlant. La terre se liquéfie en mer, et elle est mesurée dans la même proportion qu'elle avait avant de devenir terre. Le feu vit de la mort de la terre, l'air vit de la mort du feu, l'eau vit de la mort de l'air, la terre de la mort de l'eau. https://fr.wikisource.org/wiki/Fragments_d’Héraclite_(trad._Burnet)
La vigilance et l'âme (Fragment 114)
Ceux qui parlent avec intelligence doivent s'appuyer sur ce qui est commun à tous, comme une cité sur sa loi, et même beaucoup plus fortement. Car toutes les lois humaines sont nourries par une seule, la loi divine ; elle domine autant qu'elle veut, elle suffit à tout et elle l'emporte sur tout. C'est pourquoi il ne faut pas écouter les opinions des hommes, mais la voix de la nature qui ne ment jamais. https://fr.wikisource.org/wiki/Fragments_d’Héraclite_(trad._Burnet)
présentation
Héraclite d'Éphèse est le philosophe du devenir et du mouvement perpétuel. Pour lui, rien n'est immobile : tout coule (Panta Rhei). Il voit le monde comme une tension perpétuelle entre des contraires qui, au lieu de s'exclure, se complètent pour former l'unité du Logos (la Raison ou le Verbe universel). Son style est volontairement énigmatique, procédant par aphorismes fulgurants qui agissent sur l'esprit comme des oracles.
Il a vécu en solitaire, méprisant la foule et les savoirs superficiels, préférant l'introspection. Sa pensée a eu une influence colossale sur l'histoire de la philosophie, de Hegel à Nietzsche (qui voyait en lui son plus proche parent), et sur la poésie moderne (René Char, par exemple, lui a consacré des pages admirables). Héraclite nous apprend que la vérité n'est pas une chose fixe, mais un équilibre précaire entre des forces opposées, un feu qui ne cesse de se transformer.
bibliographie
- Héraclite, Fragments, traduction de Jean-Paul Dumont, Gallimard, collection Bibliothèque de la Pléiade (dans Les Présocratiques), 1988.
- Héraclite, Fragments, édition bilingue de Marcel Conche, PUF, collection Épiméthée, 1986.
- Heidegger, Martin et Fink, Eugen, Héraclite, traduction de Jean Launay et Patrick Lévy, Gallimard, 1973.
- Axelos, Kostas, Héraclite et la philosophie : la première saisie de l'être en devenir, Minuit, 1962.
- Char, René, Fureur et Mystère, Gallimard, 1948 (pour le dialogue poétique avec Héraclite).