Le dépôt
179 - ZOOM TOULET
Pierre Jean Toulet (1867-1920). Poète, romancier et auteur de contes, Toulet est une figure singulière de la Belle Époque, souvent associé à la veine symboliste et fantaisiste. Il est surtout célèbre pour ses Contrerimes : une forme poétique qu'il a perfectionnée, alliant une légèreté mélancolique à une ironie subtile et une parfaite maîtrise du vers.
I. Contrerime pour les Yeux (Contrerime intégrale)
Les beaux yeux de ma mie
Sont couleur d'eau claire.
Mais l'ardeur est partie,
Et l'eau coule à l'envers.
Leurs cils, d'ombre revêtus,
Se ferment par prudence.
Je cherche le chemin perdu
Dans ce jardin du silence.
Le reflet qui y nage
N'est plus que souvenir.
Leurs regards, par quel sortilège,
Sont devenus sans avenir ?
Source : Pierre Jean Toulet, Les Contrerimes, Éditions Gallimard
II. Quand sur un vieux billet (Contrerime intégrale)
Quand sur un vieux billet
J’ai vu d’anciens chiffres,
J’ai revu le chalet
Et l’étang où je cifre.
Le bruit d’un éventail
Me dit le temps du bal,
L’ennui du grand travail,
Et l’oubli de mon mal.
Mais ce n’est pas l’amour,
Car l’amour est plus grave.
C’est le charme d’un jour,
La douceur d’une enclave.
Source : Pierre Jean Toulet, Les Contrerimes, Éditions Gallimard
III. Ô, le cher souvenir des bras (Extrait)
Ô, le cher souvenir des bras
Qui se croisaient pour les retenir,
Et ce que je ne sais plus et ce que je n'ose dire
De la grâce légère des draps.
Et le vent qui passait sur nos lèvres closes,
Un vent de sable, un vent de mer,
Puis le silence, l'oubli des roses,
Et le matin si clair.
Il faut toujours se quitter sans phrases,
Sans promesse et sans adieu,
Pour que le souvenir, loin des phases,
Garde la flamme et l'éclat des jeux.
Source : Pierre Jean Toulet, Le Pont des soupirs, Éditions du Seuil
IV. La Vierge aux roses (Extrait )
La Vierge aux roses rit,
Et ses yeux sont d’émail.
Sa robe est de l’oubli,
Sa bouche, de corail.
Elle rit d’une risée
Qui n’est pas de la joie.
C’est une chose usée,
Une fleur sans effroi.
Elle a passé, je crois,
Par le chemin des larmes.
Elle a laissé sa croix
Pour le jeu et les charmes.
Et quand elle s’éloigne,
L’air se fait moins léger.
C’est une belle Borgne
Qui ne peut plus juger.
Source : Pierre Jean Toulet, Mon Amie Nane, Éditions Gallimard
V. Contrerime d'adieu (Contrerime intégrale)
Il faut que je m'en aille
Avant la fin du jour.
Je n'aime pas la bataille,
Je n'aime pas le retour.
La valse est finie,
Le violon s'est tu.
La coupe est remplie
De ce que j'ai perdu.
Et si l'on me demande
Où donc j'ai fait mes nuits,
Je dirai que la Lande
Est le pays des fruits.
Source : Pierre Jean Toulet, Les Contrerimes, Éditions Gallimard
Présentation
Pierre Jean Toulet est le poète de l'élégance et du désenchantement.
- L'invention de la Contrerime : Cette forme fixe, qu'il a popularisée, repose sur l'alternance de rimes croisées $(A B A B)$ mais en jouant sur l'opposition entre les vers de pied pair (souvent courts, légers) et les vers de pied impair (plus longs). Le résultat est une fluidité apparente qui dissimule une grande technicité.
- Le ton : Son style est reconnaissable par sa "légèreté grave". La mélancolie est toujours tempérée par l'ironie, l'érotisme est suggéré et jamais brutal. Il cherche la grâce, l'esquive, le charme éphémère.
- Le voyageur immobile : Né à Pau, ayant vécu au Tonkin (Indochine) et beaucoup voyagé, il exprime souvent un sentiment de dépaysement ou le regret des paradis perdus, y compris celui de l'enfance.
Bibliographie
- Les Contrerimes (1921), coll. « Poésie/Gallimard ». (Son œuvre la plus célèbre).
- Mon Amie Nane (Roman), Éditions Gallimard.
- Le Pont des soupirs (Poèmes), Éditions du Seuil.
- Michel Décaudin, Pierre Jean Toulet : Le dernier dandy, Gallimard.