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223 - ZOOM TRAKL
Zoom sur Georg Trakl (Autriche)
textes
Déclin
Le soir, quand les cloches sonnent la paix, je suis les oiseaux au vol merveilleux qui par bandes, comme des pèlerins pieux, disparaissent dans les lointains clairs de l'automne. Vaguant par le jardin dans le crépuscule, je rêve à leurs destins plus purs et sens à peine le mouvement des heures. Ainsi je suis par-delà les nuages leurs voyages.
Alors un frisson de déclin me fait trembler. Le merle gémit dans les buissons sans feuilles. Le vin rouge oscille sur la treille rouillée, tandis que comme la danse de mort de pâles enfants autour de sombres rebords de fontaines qui se défont, frissonnant au vent, de bleues asters se courbent.
https://fr.wikisource.org/wiki/Poèmes_(Trakl)/Déclin
Grodek
Le soir, les forêts d'automne résonnent
D'armes meurtrières, les plaines d'or
Et les lacs bleus, sur lesquels le soleil
Sombre plus blafard ; la nuit embrasse
Des guerriers mourants, la plainte sauvage
De leurs bouches brisées.
Pourtant, là-bas, dans le fond du vallon, s'amasse
Dans de rouges nuages un dieu courroucé,
Le sang versé, la fraîcheur lunaire ;
Toutes les routes débouchent dans la noire pourriture.
https://www.leshommessansepaules.com/auteur-Georg_TRAKL-443-1-1-0-1.html
Plainte
Sommeil et mort, les aigles ténébreux
Autour de cette tête cette nuit tournoient :
L'image glacée de l'homme
L'océan d'or de l'éternité
S'en va vers le ressac effrayant.
Aux rochers noirs
Se brise le corps pourpre.
Et la voix obscure se lamente
Sur la mer. Sœur de la mélancolie sauvage
Vois, une barque anxieuse sombre
Sous les étoiles,
Sous le visage silencieux de la nuit.
https://fr.wikisource.org/wiki/Poèmes_(Trakl)/Plainte
En automne
Le tournesol devant la fenêtre s'illumine.
Le vieillard qui travaille dans la plaine
Entend le cri d'un oiseau qui s'éloigne.
L'odeur du pain s'élève dans la cuisine.
Le silence est un fruit qui mûrit dans l'ombre.
Le jour s'en va sans faire de bruit,
Comme un pas qui s'efface dans le sable humide.
Demain sera la gelée sur les fleurs sombres.
https://www.leshommessansepaules.com/auteur-Georg_TRAKL-443-1-1-0-1.html
Sébastien en rêve
Mère portait l'enfant dans la lune blanche,
À l'ombre du noyer, du sureau jadis,
Inspirant l'odeur du pain et du vin rouge.
Et tout était si silencieux dans le jardin,
L'étoile du soir tombait dans l'eau claire.
L'enfant regardait les images de la mort
Et son cœur était une petite lampe de nuit
Qui brûlait doucement sous les arbres en fleurs.
https://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/Poesie-Gallimard/Sebastien-en-reve-et-autres-poemes
présentation
Georg Trakl (1887-1914) est l'un des poètes les plus singuliers de l'expressionnisme autrichien. Sa vie, marquée par la toxicomanie, une relation incestueuse avec sa sœur Grete et les horreurs de la Première Guerre mondiale, a produit une poésie d'une beauté mélancolique et crépusculaire. Trakl utilise une palette de couleurs symboliques (bleu, or, pourpre, noir) pour construire des paysages d'automne où la nature semble en décomposition. Son œuvre est un cri étouffé face au déclin de l'Occident et à la solitude de l'âme moderne.
bibliographie
- Trakl, Georg, Sébastien en rêve et autres poèmes, traduction de Jean-Claude Schneider, Gallimard, collection Poésie, 1990.
- Trakl, Georg, Œuvres complètes, traduction de Marc Williams et Jean-Pierre Jackson, Éditions de la Différence, 1993.
- Heidegger, Martin, Acheminement vers la parole, Gallimard, 1976 (contenant une étude célèbre sur Trakl).
- Jaccottet, Philippe, L'Obscurité, Gallimard, 1961 (évoquant l'influence de Trakl).
- Richard, Jean-Pierre, Onze études sur la poésie moderne, Seuil, 1964.