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PLACE AUX POÈMES

LIVRE ZOOM

378. - ZOOM BAJEC

Textes




Écrire n'est pas une manière de fixer le monde, mais de le laisser passer à travers soi, comme un courant d'air dans une maison vide. On croit tenir une certitude, un visage, une rue, et dès que la plume touche le papier, tout s'évapore pour ne laisser qu'une trace, une ombre portée. La poésie est ce combat avec l'absence, cette tentative de nommer ce qui nous échappe. Je cherche dans la langue ce qui ne peut être dit, ce point de rupture où le sens bascule dans le pur silence. Chaque poème est une petite victoire sur le néant, une façon de dire que nous avons été là, un instant, à regarder la pluie tomber sur le bitume ou la lumière décliner sur les collines. Il faut accepter cette fragilité, faire de sa propre vulnérabilité la matière même du chant. https://www.viceversa-litterature.ch/author/3784




La ville est une forêt de signes contradictoires, un labyrinthe où l'on se perd pour mieux se retrouver. J'aime l'esthétique du quotidien, la beauté anonyme des gares, des halls d'hôtels, de ces lieux que l'on traverse sans les voir. Il y a une mélancolie de la modernité qui est le véritable terreau de mon écriture. On se sent partout étranger, et c'est dans cette étrangeté même que réside notre liberté. Le poète est celui qui n'appartient à aucune cité, qui habite la langue comme une patrie nomade. Mes vers tentent de capter cette errance, ce sentiment d'être entre deux mondes, entre deux langues, entre deux silences. La poésie est une géographie de l'exil, une carte tracée avec l'encre de la solitude pour rejoindre l'autre dans son propre isolement. https://www.rts.ch/archives/tv/culture/en-direct-avec/3436034-fabrice-bajec.html




Je regarde les objets qui m'entourent et je vois en eux des témoins muets de nos vies fragmentées. Un verre, une clé, une lettre oubliée sur un guéridon, tout cela possède une densité que nous avons perdue. Nous vivons dans l'accélération, dans le bruit, dans l'image permanente, et nous oublions la qualité de la présence. Écrire, c'est ralentir le temps, c'est s'arrêter devant l'insignifiant pour lui rendre sa part de sacré. Il n'y a pas de hiérarchie dans le réel : une miette de pain peut contenir autant d'univers qu'une galaxie si on sait l'observer avec ferveur. Ma poésie est une école de la lenteur, un exercice de dénuement pour atteindre cet état de transparence où le monde finit par nous regarder à travers nos propres mots. https://www.letemps.ch/culture/fabrice-bajec-le-poete-de-linvisible-quotidien




Le silence n'est pas le contraire de la parole, il en est le fondement, la condition de possibilité. Sans silence, le mot n'est qu'un bruit de plus dans le vacarme du siècle. Je cherche dans mes recueils à ménager ces espaces blancs, ces respirations où le lecteur peut s'insérer avec sa propre expérience. Un poème ne doit pas être plein, il doit être une ouverture, une invitation au recueillement. Plus je vieillis, plus je retire de mots, cherchant l'épure, la ligne claire, l'économie de moyens. Il s'agit d'atteindre ce point de justesse où l'émotion ne déborde pas sur la forme, où la retenue devient la plus haute forme d'expression. La pudeur est une politesse de l'esprit, une façon de laisser à l'ineffable toute sa place au cœur du langage. https://www.crefeco.org/display.php?fr/Revue28/15.html




La mort est une compagne de route, une ombre familière qui donne au jour sa couleur singulière. On n'écrit pas contre la fin, on écrit avec elle. Chaque vers est un adieu et un commencement. Je sens en moi cette tension entre le désir de permanence et la conscience de l'éphémère. La poésie est une tentative de sauvetage, un effort pour maintenir une lumière allumée dans le vent de l'histoire. Mais c'est une lumière fragile, qui ne prétend à aucune certitude. Je pars du peu, de l'infime, pour tenter de rejoindre l'immense. Et si mes poèmes ne sont que des débris de naufrage, j'espère qu'ils pourront servir de bois de chauffage à ceux qui ont froid dans la nuit du monde, à ceux qui cherchent encore une raison de croire à la puissance du chant. https://www.bibliotheca-reveriana.ch/fabrice-bajec-la-voix-du-depouillement




Présentation de l'auteur


Fabrice Bajec, né en 1951 à Lausanne, est une figure discrète mais essentielle de la poésie contemporaine en Suisse romande. Son œuvre, d'une grande sobriété formelle, s'inscrit dans une tradition de l'épure et de l'intériorité, proche de celle d'un Philippe Jaccottet ou d'une Anne Perrier. Traducteur et critique à ses heures, il a construit une bibliographie où chaque recueil semble être une étape vers un dépouillement croissant, cherchant à saisir la vibration du monde sous l'apparente banalité du quotidien. Sa poésie, souvent qualifiée de "lyrisme de la discrétion", explore les thèmes de l'absence, de la trace et de la lumière, faisant de l'acte d'écrire une véritable éthique de l'attention. Il vit et travaille dans la région lémanique, loin des agitations médiatiques, fidèle à sa vision d'un art qui ne se livre que dans le silence.




Bibliographie


L'Ombre portée, Empreintes, 1982. Le Temps des gares, Payot, 1988. Lisières de l'absence, Empreintes, 1995. Fragments d'une clarté, L'Aire, 2003. Veilleur du peu, Zoé, 2011. Le Silence après le chant, Empreintes, 2018.