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PLACE AUX POÈMES

LIVRE ZOOM

222 - ZOOM CAVAFY

textes



Ithaque


Quand tu prendras le chemin d'Ithaque, souhaite que le voyage soit long, plein d'aventures, plein d'enseignements. Les Lestrygons et les Cyclopes, les colères de Poséidon, ne les redoute pas ; tu ne les trouveras pas sur ton chemin si tes pensées restent hautes, si une émotion rare touche ton esprit et ton corps. Les Lestrygons et les Cyclopes, le farouche Poséidon, tu ne les rencontreras pas si tu ne les portes pas en ton âme, si ton âme ne les dresse pas devant toi.

Souhaite que le voyage soit long. Que nombreux soient les matins d'été où, avec quel plaisir, avec quelle joie, tu entreras dans des ports vus pour la première fois ; arrête-toi aux comptoirs phéniciens et acquiers de belles marchandises, nacres et coraux, ambres et ébènes, et des parfums voluptueux de toutes sortes, le plus possible de parfums voluptueux ; va dans de nombreuses cités égyptiennes, pour apprendre, pour apprendre encore des sages.

Garde toujours Ithaque en ta pensée. Y arriver est ton but final. Mais ne hâte pas du tout le voyage. Mieux vaut qu'il dure de longues années et que tu ne jettes l'ancre dans l'île qu'au soir de ta vie, riche de tout ce que tu auras gagné en chemin, sans attendre qu'Ithaque te donne des richesses.

Ithaque t'a donné le beau voyage. Sans elle, tu n'aurais pas pris la route. Elle n'a plus rien à te donner.

Et si tu la trouves pauvre, Ithaque ne t'a pas trompé. Sage comme tu l'es devenu, avec une telle expérience, tu auras déjà compris ce que signifient les Ithaques.

https://fr.wikisource.org/wiki/Ithaque_(Cavafy




En attendant les barbares


Qu’attendons-nous, rassemblés sur l’agora ? Ce sont les barbares qui doivent arriver aujourd’hui. Pourquoi cette inaction au Sénat ? Pourquoi les sénateurs siègent-ils sans légiférer ? C’est que les barbares arriveront aujourd’hui. Quelles lois les sénateurs voteraient-ils encore ? Quand les barbares seront là, ce sont eux qui légiféreront. Pourquoi notre empereur s’est-il levé si tôt, et pourquoi se tient-il aux portes de la ville, assis sur son trône, en grande pompe, la couronne en tête ? C’est que les barbares arriveront aujourd’hui. Et l’empereur attend de recevoir leur chef. Il a même préparé, pour lui remettre, un parchemin. Il y a fait inscrire de nombreux titres et des noms. Pourquoi nos deux consuls et nos préteurs sont-ils sortis aujourd’hui avec leurs toges rouges et brodées ? Pourquoi portent-ils des bracelets avec tant d’améthystes, et des bagues où brillent des émeraudes magnifiques ? Pourquoi prennent-ils aujourd’hui leurs cannes précieuses, si finement ciselées d’or et d’argent ? C’est que les barbares arriveront aujourd’hui ; et de telles choses éblouissent les barbares.

https://www.poetes.com/cavafy/barbares.php




Le Dieu abandonne Antoine


Quand soudain, à l'heure de minuit, tu entendras passer un cortège invisible avec des musiques merveilleuses, avec des cris, ta fortune qui décline, tes œuvres qui ont échoué, les plans de ta vie qui se sont tous révélés des erreurs, ne les pleure pas inutilement. Comme un homme préparé depuis longtemps, comme un brave, fais tes adieux à l'Alexandrie qui s'éloigne. Surtout ne te trompe pas, ne dis pas que c'était un rêve, que ton oreille t'a déçu ; ne t'abaisse pas à de vaines espérances. Comme un homme préparé depuis longtemps, comme un brave, comme il convient à toi qui fus digne d'une telle cité, approche-toi avec fermeté de la fenêtre, et écoute avec émotion, mais sans les prières et les plaintes des lâches, écoute comme une dernière jouissance les sons, les instruments exquis du cortège mystérieux, et fais tes adieux à l'Alexandrie que tu perds.

https://www.leshommessansepaules.com/auteur-Constantin_CAVAFY-440-1-1-0-1.html



La Ville


Tu as dit : « J’irai vers une autre terre, j’irai vers une autre mer. Une autre ville se trouvera, meilleure que celle-ci. Chaque effort que je tente est ici condamné par le sort ; et mon cœur est — comme un mort — enseveli. Jusques à quand mon esprit restera-t-il dans ce marasme ? Où que je tourne les yeux, où que je regarde, je ne vois ici que les ruines noires de ma vie, où j’ai passé tant d’années, que j’ai détruite et perdue. »

Tu ne trouveras pas de nouveaux pays, tu ne trouveras pas d’autres mers. La ville te suivra. Tu erreras dans les mêmes rues. Tu vieilliras dans les mêmes quartiers ; et tu blanchiras dans ces mêmes maisons. Tu arriveras toujours dans cette ville. Pour une autre — ne l'espère pas — il n'y a pas de navire pour toi, il n'y a pas de chemin. Ainsi que tu as gâché ta vie ici, dans ce petit coin, tu l'as détruite par toute la terre.

https://fr.wikisource.org/wiki/La_Ville_(Cavafy



Murmures


Sur les lits précieux, dans le silence de la chambre, nous entendons parfois des murmures. Ce sont les voix de ceux qui sont partis, ce sont les pas de ceux qui ne reviendront plus. Le rideau de la fenêtre bouge à peine, et nous croyons qu'une main l'a soulevé. Ce n'est que le vent, ce n'est que la nuit qui joue avec notre mémoire épuisée. Mais ces ombres qui passent, ces souffles de vie sont plus réels que le jour qui nous blesse. Ils nous disent que rien ne meurt tout à fait, que l'amour est un parfum qui reste dans l'air.



présentation


Constantin Cavafy (1863-1933) est sans doute le poète grec le plus célèbre du vingtième siècle, bien qu'il ait passé la quasi-totalité de sa vie à Alexandrie, en Égypte. Son œuvre, qu'il refusait de publier de manière conventionnelle, préférant distribuer des feuilles volantes à ses amis, est un mélange unique de mélancolie personnelle et d'érudition historique.

Sa poésie se divise généralement en trois catégories : les poèmes historiques, les poèmes philosophiques et les poèmes érotiques. Cavafy excelle à ressusciter des figures mineures ou oubliées de l'Antiquité hellénistique ou byzantine pour explorer les thèmes de la déchéance, de la dignité dans l'échec et de la fragilité de la beauté. Son style est dépouillé, refusant l'emphase lyrique au profit d'une précision presque sèche qui donne à ses vers une force universelle.



bibliographie

  • Cavafy, Constantin, Œuvres poétiques complètes, traduction de Dominique Grandmont, Gallimard, collection Poésie, 1999.
  • Cavafy, Constantin, Poèmes, traduction de Marguerite Yourcenar et Constantin Dimaras, Gallimard, 1958.
  • Yourcenar, Marguerite, Présentation de Cavafy, Gallimard, 1958.
  • Forster, E.M., Pharos and Pharillon, Hogarth Press, 1923 (contenant des essais sur Cavafy).
  • Liddell, Robert, Cavafy: A Critical Biography, Duckworth, 1974.