Le dépôt
170 - ZOOM HUGHES
Langston Hughes (1901-1967), figure de proue de la Harlem Renaissance. Poète, romancier et dramaturge, il a été le premier à intégrer les rythmes du jazz et du blues dans la poésie. Son œuvre est un cri de fierté, de résilience et de dignité, capturant l'âme et les luttes de l'Amérique noire avec une simplicité et une force émotionnelle immense.
I. Moi aussi (Texte intégral)
Moi aussi, je chante l'Amérique.
Je suis le frère sombre. Ils m'envoient manger à la cuisine
Quand vient du monde,
Mais je ris,
Et je mange bien,
Et je prends des forces.
Demain, Je serai à table
Quand viendra du monde.
Personne n'osera
Me dire, « Mange à la cuisine, » Alors.
D'ailleurs, Ils verront comme je suis beau
Et ils auront honte —
Moi aussi, je suis l'Amérique.
Source : Langston Hughes, Le Printemps des Poètes, Sélection
II. Le Nègre parle des fleuves (Texte intégral)
J’ai connu des fleuves : J’ai connu des fleuves anciens comme le monde et plus vieux que le flux du sang humain dans les veines humaines.
Mon âme est devenue profonde comme les fleuves.
Je me suis baigné dans l’Euphrate quand les aubes étaient neuves. J’ai bâti ma hutte près du Congo et il a bercé mon sommeil. J’ai levé les yeux vers le Nil et j’ai construit les pyramides au-dessus de lui. J’ai entendu le chant du Mississippi quand le Père des Eaux descendait vers la Nouvelle-Orléans, et j’ai vu ses nappes de boue se dorer au soleil couchant.
J’ai connu des fleuves : Des fleuves anciens et ténébreux.
Mon âme est devenue profonde comme les fleuves.
Source : Langston Hughes, The Weary Blues, Éditions Seghers
III. Un rêve différé (Extrait - Harlem)
Qu’arrive-t-il à un rêve différé ?
Est-ce qu’il se dessèche Comme un raisin sec au soleil ? Ou est-ce qu’il suppure comme une plaie — Et puis s’écoule ? Est-ce qu’il pue comme de la viande avariée ? Ou se charge-t-il d'une croûte de sucre — Comme un sirop sirupeux ?
Peut-être qu'il s'affaisse seulement
Comme un lourd fardeau.
Ou est-ce qu’il explose ?
Je dis cela pour ceux qui attendent,
Pour ceux dont la patience est une corde raide.
Car chaque jour qui passe sans la promesse tenue
Est une brique de plus dans le mur de la nuit.
Source : Langston Hughes, Poèmes, coll. « Poésie/Gallimard »
IV. Blues de la fatigue (Extrait)
Donnant un air de blues bien monotone,
Se balançant d'un mouvement nonchalant,
J'ai entendu un Nègre jouer.
Dans la nuit de la Douzième Rue,
À la lueur pâle d'une pauvre ampoule,
Il balançait son corps de bas en haut.
Il balançait son corps de bas en haut
Sur son banc d'ivoire et d'ébène. O Blues !
De ses mains d'ébène sur chaque touche ivoire
Il faisait tressaillir un piano mélancolique.
O Blues ! Assis sur son haut tabouret
Il jouait cet air triste et saccadé.
« Je n'ai personne au monde,
Personne que moi-même.
Je vais arrêter de pleurer
Et mettre mes soucis sur l'étagère. »
Tape, tape, tape, faisait son pied sur le plancher.
Il jouait quelques accords puis chantait encore :
« J'ai le Weary Blues
Et je ne peux être satisfait.
J'ai le Weary Blues
Et je voudrais être mort. »
Source : Langston Hughes, The Weary Blues, Éditions du Seuil
V. La liberté (Texte intégral)
La liberté ne viendra pas
Aujourd’hui, ni cette année,
Ni jamais
Par la peur et le compromis.
J’ai autant de droit que l’autre gars
À me tenir debout
Sur mes deux pieds
Et à posséder la terre.
Je suis fatigué d’entendre les gens dire :
Laisse faire les choses,
Demain est un autre jour.
Je n’ai pas besoin de liberté quand je serai mort.
Je ne peux pas vivre du pain de demain.
La liberté
Est une semence forte
Plantée
Dans un grand besoin.
Moi aussi, j’habite ici. Je veux la liberté
Maintenant.
Source : Langston Hughes, Fields of Wonder, Éditions de la Différence
Présentation : Le barde de la conscience noire
Langston Hughes a défini l'esthétique du "Jazz Poetry".
- La voix du peuple : Contrairement à d'autres poètes noirs de son époque qui cherchaient à imiter les formes classiques européennes, Hughes a choisi d'écrire sur la vie des travailleurs, des musiciens et des gens ordinaires de Harlem, utilisant leur propre dialecte et leur musique.
- Le rythme : Ses poèmes sont faits pour être lus à haute voix. On y entend les répétitions du Blues, les syncopes du Jazz et la ferveur des prêches des églises noires.
- L'humanisme universel : S'il est le poète de l'identité noire, son message sur la justice, la dignité humaine et le refus du report des rêves ("Dream Deferred") résonne universellement comme un appel à la liberté immédiate.
Bibliographie
1. Éditions de référence
- Poèmes, coll. « Poésie/Gallimard ». (L'anthologie bilingue de référence en France).
- The Weary Blues (1926) : Son premier recueil légendaire.
- L'Ingénu de Harlem (Prose), Éditions La Découverte.
2. Études et biographies
- Arnold Rampersad, The Life of Langston Hughes (2 volumes), Oxford University Press.
- François Dodat, Langston Hughes, collection « Poètes d'aujourd'hui », Seghers.