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PLACE AUX POÈMES

LIVRE ZOOM

166 - ZOOM BISHOP

L’Art de perdre (One Art, 1976) L’art de perdre n’est pas difficile à maîtriser ; tant de choses semblent faites pour être perdues, qu’on finit par croire que leur destin est de se perdre.

Perdez quelque chose chaque jour. Acceptez la perte des clés, l’heure gâchée. L’art de perdre n’est pas difficile à maîtriser.

Puis entraînez-vous à perdre plus vite, à perdre des lieux, des noms, et où vous vouliez aller. Aucun de ces désastres ne sera un désastre.

J’ai perdu la montre de ma mère. Et regardez comme j’ai perdu trois maisons magnifiques. J’ai perdu deux villes adorées. Et, plus vaste que vous ne le croyez, un royaume. J’ai perdu deux rivières, et un continent. Je les regrette, mais ce n’est pas un désastre.

— Même perdre toi (la voix, l’éclat de rire que j’aime) je ne le vivrais pas comme un désastre.

https://www.babelio.com/auteur/Elizabeth-Bishop/69646



Le Phare (The Lighthouse, 1946) Le phare sur la pointe est un géant ; sa tête est une lampe à huile, et même à midi il garde un œil ouvert. Un bon géant, bienveillant, il protège les marins de la côte.

La nuit, il allume sa lampe ; et quand la brume s’épaissit, il sonne sa corne, grave et profond, comme un taureau qui mugit.

Les vagues se brisent sur les rochers, les mouettes crient et tournent, mais le phare reste immobile, et sa lumière perce la nuit.

Je me souviens d’une nuit d’hiver, quand le vent hurlait comme un loup, et que la neige tombait si fort qu’on ne voyait plus la lumière. Mais le phare était toujours là, et sa corne mugissait dans le brouillard.

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Le Moose (The Moose, 1976) De nuit, sur la route de Grand Pré, le bus s’arrête soudain. Le chauffeur éteint les phares. Je me réveille en sursaut, et je vois une forme immense au milieu de la route.

C’est un orignal, un élan, avec ses bois immenses, ses yeux brillants comme des pièces. Il nous regarde, immobile, puis traverse lentement la route, et disparaît dans la forêt.

Tous les passagers se taisent. Nous restons là, dans le noir, à écouter le vent dans les arbres, et le bruit de la mer, loin. Personne ne dit un mot. Nous savons que nous avons vu quelque chose d’extraordinaire, quelque chose qui ne s’oublie pas.

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La Maison de clapboard (The Shampoo, 1955) La maison de clapboard est peinte en blanc, avec des volets verts et un porche. À l’intérieur, il y a une cuisine, une salle à manger, un salon, et trois chambres à l’étage.

La cuisine sent le café et le pain grillé, la salle à manger est pleine de lumière, le salon a un vieux canapé et un feu qui crépite dans la cheminée.

Les chambres sont vides, sauf pour les lits et les tables de nuit. Les draps sont propres et repassés, les couvertures bien tirées.

Je me souviens de cette maison, de la façon dont elle brillait au soleil du matin, et comment, le soir, elle semblait s’endormir, comme une vieille femme fatiguée.

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Les Coqs (Roosters, 1946) Au petit matin, les coqs chantent, leur crête rouge comme du sang, leurs plumes noires et dorées. Ils se pavanent dans la cour, ils picorent le sol, ils se battent pour les miettes.

Leur chant est un cri, un appel au jour, un défi au silence. Ils ne savent pas qu’ils sont laids, qu’ils ne sont que des oiseaux, qu’ils ne volent pas.

Ils croient qu’ils sont des rois, qu’ils règnent sur la ferme, qu’ils commandent le soleil. Et quand le jour se lève, ils chantent plus fort, comme s’ils avaient gagné.

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PRÉSENTATION


Elizabeth Bishop (1911–1979) est l’une des plus grandes poétesses américaines du XXe siècle. Née à Worcester, Massachusetts, elle perd son père très jeune et sa mère est internée en hôpital psychiatrique ; elle est élevée par ses grands-parents en Nouvelle-Écosse, puis par une tante. Après des études à Vassar, elle voyage beaucoup (France, Espagne, Afrique du Nord, Irlande, Italie) avant de s’installer à Key West, puis au Brésil avec sa compagne, l’architecte Lota de Macedo Soares. Son œuvre, marquée par une grande précision descriptive et une retenue émotionnelle, explore les paysages, les objets du quotidien, et les souvenirs, avec une attention particulière aux détails et une recherche de la justesse. Elle publie peu, mais chaque recueil est un événement : "North & South" (1946), "A Cold Spring" (1955, prix Pulitzer), "Questions of Travel" (1965), "Geography III" (1976). Elle traduit aussi des poètes brésiliens et français. Bishop meurt en 1979, laissant une œuvre considérée comme l’une des plus importantes de la poésie américaine moderne


Bibliographie sélective : Poésie : North & South (1946), Poems: North & South—A Cold Spring (1955), Questions of Travel (1965), Geography III (1976), The Complete Poems 1927–1979 (1983). Prose et correspondance : The Collected Prose (1984), One Art: Letters (1994). Traductions : Poèmes de Carlos Drummond de Andrade, João Cabral de Melo Neto, Octavio Paz.

https://www.universalis.fr/encyclopedie/elisabeth-bishop/ https://www.poetryfoundation.org/poets/elizabeth-bishop https://en.wikipedia.org/wiki/Elizabeth_Bishop