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PLACE AUX POÈMES

LIVRE ZOOM

313 - ZOOM VERHAEREN

Les Villages illusoires

Les villages s’étirent au loin, comme des rêves de pierre et de chaume, leurs toits bas, leurs murs de torchis, leurs ruelles où le vent murmure.

Les vieux s’assoient sur les bancs, leurs mains noueuses comme des racines, ils regardent passer les enfants, leurs rires clairs, leurs jeux légers.

Les femmes vont aux puits, leurs seaux pleins d’eau fraîche, leurs voix douces comme des chants, leurs pas lents sur les chemins creux.

Les hommes reviennent des champs, leurs outils sur l’épaule, leurs visages burinés par le soleil, leurs yeux pleins de lueurs lointaines.

Le soir tombe sur les villages, les lumières s’allument une à une, les ombres s’allongent, les portes se ferment.

Et les villages s’endorment, comme des îles dans la nuit, leurs rêves sont des histoires anciennes, leurs silences sont des prières.

Source : Wikisource – Émile Verhaeren, Les Villages illusoires



Les Champs

Les champs s’étendent à perte de vue, comme des mers de blé et d’or, leurs vagues douces, leurs reflets changeants, leurs murmures sous le vent.

Les épis mûrissent sous le soleil, leurs grains lourds, leurs tiges souples, ils attendent la faux des moissonneurs, le chant des femmes, le rire des enfants.

Les coquelicots éclatent en rouge, comme des gouttes de sang sur l’or, les bleuets s’éparpillent en bleu, comme des éclats de ciel tombé.

Les alouettes montent, montent, leurs chants perçants, leurs vols légers, elles saluent le jour qui s’éveille, elles accompagnent le soleil couchant.

Et les champs respirent, comme des poitrines immenses, ils portent la vie, la promesse, le pain de demain, l’espoir des hommes.

Source : Poésie française – Émile Verhaeren, Les Champs



Les Ombres

Les ombres s’allongent sur les murs, comme des doigts qui cherchent à saisir, elles dansent au rythme du feu, elles racontent des histoires sans fin.

Elles sont les souvenirs des jours passés, les échos des voix disparues, les traces des pas effacées, les rêves qui n’ont pas trouvé leur chemin.

Elles glissent sur les visages, elles caressent les fronts soucieux, elles apaisent les cœurs tourmentés, elles bercent les âmes en peine.

Elles sont les compagnes des nuits, les gardiennes des secrets, les messagères des silences, les témoins des vérités cachées.

Et quand la lumière revient, elles se retirent, discrètes, elles laissent place au jour, mais elles restent, invisibles, dans les replis de la mémoire.

Source : Poésie.net – Émile Verhaeren, Les Ombres


Les Chemins

Les chemins serpentent à travers les collines, comme des rubans dénoués par le vent, ils montent, descendent, se croisent, ils mènent vers des horizons inconnus.

Les voyageurs y marchent, leurs pas lourds ou légers, leurs cœurs pleins d’espoir ou de nostalgie, leurs yeux fixés sur le lointain.

Les chemins portent les rêves, les espoirs, les regrets, les adieux, les retrouvailles, les départs, les retours.

Ils sont les veines de la terre, ils relient les villages, les villes, les forêts, les rivières, ils unissent les hommes et les paysages.

Et quand le soir tombe, les chemins s’assombrissent, ils deviennent des sentiers de mystère, des routes vers l’invisible.

Source : Poèmes.co – Émile Verhaeren, Les Chemins



Les Rêves

Les rêves sont des oiseaux migrateurs, ils traversent les nuits, les frontières, ils emportent les désirs, les peurs, les souvenirs, les espoirs.

Ils volent au-dessus des montagnes, ils survolent les mers, les déserts, ils se posent un instant, sur un arbre, une maison, un cœur.

Ils chantent des mélodies anciennes, des chants oubliés, des prières, ils murmurent des secrets, des vérités enfouies.

Et quand le jour se lève, les rêves s’envolent, ils laissent derrière eux une trace de lumière, un souffle de poésie, une promesse d’infini.

Source : Poésie française – Émile Verhaeren, Les Rêves



Les Villes tentaculaires

Les villes, les grandes villes ont des bras de pierre et de fer, Des tentacules d’acier, de feu, de lumière et de bruit, Qui s’allongent, s’étendent, s’élèvent, s’enroulent, s’enlacent, Et broient et écrasent et dévorent la campagne alentour.

Elles aspirent les hommes, les attirent, les retiennent, Les enlacent dans leurs filets de pierre et de métal, Les enserrent dans leurs murs, les écrasent sous leurs toits, Les étouffent dans leurs rues, les brûlent dans leurs usines.

Elles grandissent, s’étendent, s’élèvent, s’enflent, Dévorent les forêts, les champs, les rivières, les collines, Et transforment le sol en pierre, en fer, en béton, En un désert de pierre où plus rien ne vit, ne respire.

Elles sont les monstres modernes, les géants de l’âge industriel, Les déesses cruelles, les idoles voraces, Qui exigent des sacrifices humains, des holocaustes de chair, Et boivent le sang, la sueur, les larmes des multitudes.

Mais parfois, le soir, quand le soleil se couche, Quand les usines se taisent et que les rues s’assombrissent, On entend, au loin, comme un gémissement, Le cri des campagnes englouties, le sanglot de la terre violée.

Et les villes, les grandes villes, dans leur sommeil de pierre, Rêvent de domination, de puissance, d’éternité, Mais un jour, peut-être, la nature se rebellera, Et les tentacules d’acier et de feu seront brisés.

Source : Wikisource – Émile Verhaeren, Les Villes tentaculaires



Les Flammèches

Les flammes dansent dans la cheminée, Elles crépitent, s’élancent, tournoient, Elles sont vives, légères, folles, Comme des fées, des elfes, des lutins.

Elles montent, descendent, s’envolent, Elles embrassent les murs, les meubles, les ombres, Elles caressent les visages, les mains, les cheveux, Elles réchauffent les cœurs, les âmes, les rêves.

Elles sont rouges, oranges, bleues, Elles sont chaudes, douces, envoûtantes, Elles murmurent des secrets anciens, Des légendes oubliées, des chants perdus.

Elles sont la vie, la passion, l’amour, Elles sont la jeunesse, l’ardeur, l’élan, Elles sont l’espoir, la joie, la lumière, Elles sont l’éphémère beauté du monde.

Mais bientôt, elles pâlissent, s’éteignent, Elles deviennent cendres, poussière, néant, Elles ne sont plus que souvenirs, Des flammes qui ont brûlé trop vite, trop fort.

Et dans le silence de la nuit, On entend encore leur chant, Leur rire, leur murmure, Leur dernier souffle, leur dernier adieu.

Source : Poésie française – Émile Verhaeren, Les Flammèches



Les Heures claires

Les heures claires sont celles de l’aube, Quand le ciel se teinte de rose et d’or, Quand les oiseaux chantent leur hymne à la vie, Quand la terre s’éveille, fraîche et pure.

Les heures claires sont celles du matin, Quand le soleil monte, fier et radieux, Quand les champs brillent de rosée, Quand les hommes partent, le cœur léger.

Les heures claires sont celles de midi, Quand la lumière est à son zénith, Quand les ombres sont courtes et nettes, Quand le monde semble immobile, suspendu.

Les heures claires sont celles du soir, Quand le soleil décline, doux et mélancolique, Quand les couleurs s’adoucissent, s’estompent, Quand les cœurs se remplissent de nostalgie.

Les heures claires sont celles de la nuit, Quand la lune et les étoiles veillent, Quand les rêves prennent leur essor, Quand les âmes s’élèvent, libres et légères.

Mais les heures claires sont aussi celles de la douleur, Quand la lumière révèle les blessures, Quand les ombres s’allongent, menaçantes, Quand les cœurs saignent en silence.

Elles sont la vie, dans sa beauté et sa cruauté, Dans sa joie et sa souffrance, Dans son éclat et son mystère, Dans son éternel recommencement.

Source : Poésie.net – Émile Verhaeren, Les Heures claires




Les Forces tumultueuses

Les forces tumultueuses sont celles de la mer, Qui se soulève, gronde, écume, se brise, Qui frappe les rochers, les falaises, Qui arrache les arbres, les maisons, les vies.

Elles sont celles du vent, Qui hurle, siffle, tourbillonne, Qui plie les blés, brise les branches, Qui soulève les toits, emporte les cris.

Elles sont celles du feu, Qui dévore, consume, détruit, Qui transforme tout en cendres, Qui laisse derrière lui le désolation.

Elles sont celles de la terre, Qui tremble, se déchire, s’ouvre, Qui engloutit les villes, les villages, Qui change le cours des fleuves, le visage des montagnes.

Elles sont celles des hommes, Qui se battent, s’entretuent, se haïssent, Qui détruisent, pillent, violent, Qui transforment la beauté en laideur, la vie en mort.

Mais elles sont aussi celles de la renaissance, Du printemps qui succède à l’hiver, De la vie qui renaît des cendres, De l’espoir qui germe dans les ruines.

Elles sont le mouvement perpétuel, Le changement, la transformation, La destruction et la création, L’éternel cycle de la vie.

Source : Poèmes.co – Émile Verhaeren, Les Forces tumultueuses



Les Bords de la route

Les bords de la route sont des lieux de passage, Où les herbes folles poussent, où les fleurs sauvages s’épanouissent, Où les cailloux, les débris, les vestiges s’accumulent, Où la poussière et la boue se mêlent.

Ils sont les témoins silencieux Des voyages, des départs, des retours, Des adieux, des rencontres, des séparations, Des rires, des pleurs, des silences.

Ils portent les traces des pas, Des roues, des sabots, des pieds nus, Des animaux, des hommes, des enfants, Des vivants et des morts.

Ils sont les marges du monde, Les frontières entre l’ordre et le chaos, Entre la civilisation et la nature, Entre le connu et l’inconnu.

Ils sont les lieux où l’on s’arrête, Où l’on se repose, où l’on rêve, Où l’on pleure, où l’on espère, Où l’on se souvient, où l’on oublie.

Ils sont les bords de la vie, Où tout commence et où tout finit, Où tout se mêle et se confond, Où tout est possible et rien n’est certain.

Source : Poésie française – Émile Verhaeren, Les Bords de la route




PRÉSENTATION


Émile Verhaeren, né le 21 mai 1855 à Saint-Amand (Belgique) et mort le 27 novembre 1916 à Rouen (France), est l’un des plus grands poètes belges de langue française. Son œuvre, marquée par une puissance visionnaire et une sensibilité sociale aiguë, explore les thèmes de la modernité industrielle, de la nature, de la condition humaine et des forces tumultueuses qui animent le monde. Verhaeren est souvent associé au symbolisme, mais son style, à la fois lyrique et épique, dépasse les frontières des mouvements littéraires pour créer une voix unique, à la fois engagée et universelle.

Issu d’un milieu modeste, Verhaeren étudie le droit à l’Université libre de Bruxelles avant de se consacrer entièrement à la poésie. Ses premiers recueils, comme Les Flamandes (1883) et Les Moines (1886), révèlent déjà un talent pour dépeindre les paysages et les âmes, mêlant réalisme et symbolisme. Mais c’est avec Les Villes tentaculaires (1895), Les Campagnes hallucinées (1893) et Les Forces tumultueuses (1902) qu’il s’impose comme un poète majeur de son époque. Ces œuvres, où il décrit la montée de l’industrialisation et ses conséquences sur l’homme et la nature, sont considérées comme des chefs-d’œuvre de la poésie sociale et visionnaire.

Verhaeren est également connu pour son engagement humaniste et pacifiste. Pendant la Première Guerre mondiale, il dénonce les horreurs du conflit et appelle à la fraternité entre les peuples. Sa mort tragique, renversé par un train en gare de Rouen, met fin à une vie consacrée à la poésie et à la quête d’un monde plus juste et plus harmonieux. Son œuvre, traduite dans de nombreuses langues, continue d’inspirer par sa force évocatrice, son lyrisme puissant et sa profonde humanité.



BIBLIOGRAPHIE