Le dépôt
120 - ZOOM MICHEL-ANGE
Non ha l'ottimo artista alcun concetto (Sonnet 151)
Le plus grand artiste n’a aucun concept Que le marbre en lui-même ne renferme Sous son enveloppe de pierre, et seule la main Qui obéit à l’intellect peut le découvrir.
Le mal que je fuis et le bien que je me promets, En toi, dame superbe et divine, Se cachent ainsi ; et pour que je n’en meure pas, Mon art produit l’effet contraire à mon désir.
L’amour n’est donc pas coupable, ni ta beauté, Ni ta dureté, ni la fortune, ni mon destin, Si dans ton cœur tu portes à la fois la mort et la pitié,
Tandis que mon faible esprit, brûlant, N’en tire, malgré tout son effort, que la mort.
Lien source : Poésie de Michel-Ange - Bibliothèque Nationale de France
Giunto è già ‘l corso della vita mia (Sonnet 285)
Le cours de ma vie est déjà arrivé, Par une mer orageuse, dans un frêle bateau, Au port commun où l’on vient rendre compte De chaque œuvre mauvaise ou bonne.
Aussi la passion affectueuse Qui fit de l'art mon idole et mon monarque, Je sais maintenant combien elle était chargée d'erreur, Comme l'est tout ce que l'homme désire contre son propre bien.
Mes pensées d'amour, jadis vaines et joyeuses, Que deviennent-elles, alors que j'approche de deux morts ? L'une est certaine, et l'autre me menace.
Ni la peinture ni la sculpture ne peuvent plus calmer mon âme Tournée vers cet Amour divin Qui, pour nous embrasser, ouvrit ses bras sur la croix.
Lien source : Poèmes de Michel-Ange - Wikisource
Veggio nel tuo bel viso, o signor mio (Sonnet 83)
Je vois dans ton beau visage, ô mon seigneur, Ce qu'en cette vie il est à peine permis de dire : Mon âme, déjà prête à s'envoler du corps, S'est déjà mainte fois élevée vers Dieu grâce à lui.
Et si le jugement vulgaire et malveillant Attribue à d'autres un amour qui n'est que beauté, Le désir ne descend pas pour autant du ciel Où tout sentiment vrai trouve sa source.
Vers cette source sainte, tout mon amour s'élance ; Car rien ne ressemble plus à Dieu qu'une belle forme, Et je n'aime rien d'autre ici-bas.
Ainsi, je me sens mourir de ce doux tourment, Car la beauté que je vois est une ombre lointaine De la beauté céleste qui m'appelle là-haut.
Lien source : Poésies de Michel-Ange - Gallica
Ben d'aver fortuna è felice sorte (Sonnet 236)
C’est un grand bonheur et un sort fortuné Que la pierre, pendant que le temps la consume, Puisse, sous le ciseau, prendre une vie nouvelle Et durer plus longtemps que celui qui l’a faite.
Mais hélas ! pour moi, le sort est bien contraire : Mon propre marbre, où je grave mon image, Dure bien plus que moi qui m'effrite et m'efface, Et l'œuvre triomphe tandis que l'ouvrier périt.
Je vois ma vie s'enfuir et mes jours s'obscurcir, Mon corps devenir la proie de l'ombre et du gel, Pendant que mon art, superbe, me survit.
Ô pierre heureuse qui gardes ta beauté, Pendant que je m'en vais vers la fosse muette, Ne dis pas au monde que je fus ton maître !
Lien source : Michel-Ange, Rimes - Éditions Verdier
Carico d'anni e di peccati pieno (Sonnet 210)
Chargé d'années et plein de péchés, Fermement ancré dans de mauvaises habitudes, Je me vois proche de deux morts imminentes, Et je nourris mon cœur de poison et de larmes.
Il ne me reste plus de force pour changer de vie, Mon désir, mon amour, mes habitudes me tiennent ; L’amour me flatte et le péché m'enchaîne, Et je suis mon propre ennemi dans cette lutte.
Ô Toi, qui seul peux me libérer de moi-même, Viens à mon aide, avant que le temps ne s'achève, Et purifie mon âme de ses sombres désirs.
Ne regarde pas mes fautes, mais Ta miséricorde ; Étends Tes bras vers moi, comme sur la croix, Et sauve-moi de l'abîme où je sombre.
Lien source : Michel-Ange - Poésie et Spiritualité
Présentation
La poésie de Michel-Ange est une sculpture de mots. On y retrouve la même tension athlétique, le même « tourment » (terribilità) que dans ses statues. Ses rimes sont souvent rudes, brutes, travaillées comme on attaque un bloc de Carrare. Loin de l'élégance fluide de Pétrarque, Michel-Ange écrit pour explorer ses contradictions : la lutte entre le désir charnel et l'aspiration spirituelle, l'amour pour le jeune Tommaso de' Cavalieri et son amitié mystique pour Vittoria Colonna. Sa poésie est le journal intime d'un homme qui, au sommet de sa gloire, se sent écrasé par la finitude humaine et le jugement de Dieu.
Biographie
Michelangelo Buonarroti (1475-1564) est l'un des piliers de la Haute Renaissance italienne. Protégé des Médicis à Florence, puis architecte et peintre des Papes à Rome, il a laissé une œuvre monumentale (Le David, la Chapelle Sixtine, le dôme de Saint-Pierre). Il a écrit plus de 300 poèmes tout au long de sa vie, mais c'est surtout dans sa vieillesse qu'il s'y consacre intensément, comme une forme de confession. Ses poèmes ne furent publiés qu'en 1623 par son petit-neveu (qui en censura certains passages jugés trop audacieux). Ils révèlent un homme solitaire, mélancolique, habité par une quête de salut qui dépasse la simple ambition artistique.
Espace bibliographique
- Rimes (Rime) : Recueil de sonnets, madrigaux et quatrains.
- Lettres de Michel-Ange : Correspondance indispensable pour comprendre le contexte de ses poèmes.
- Rimes de Michel-Ange, édition établie par Adolfo Orvieto (version de référence).
- Poésies de Michel-Ange, traduction de l'abbé de Lannoy (XIXe siècle) ou de Pierre Leyris (plus moderne).