La
page
blanche

Le dépôt

PLACE AUX POÈMES

LIVRE ZOOM

128 - ZOOM NERVAL

POÈMES


1. « El Desdichado »

(poème entier, in Les Chimères, 1854)


Je suis le Ténébreux, — le Veuf, — l’Inconsolé, Le prince d’Aquitaine à la Tour abolie : Ma seule Étoile est morte, — et mon luth constellé Porte le Soleil noir de la Mélancolie.

Dans la nuit du Tombeau, Toi qui m’as consolé, Rends-moi le Pausilippe et la mer d’Italie, La fleur qui plaisait tant à mon cœur désolé, Et la treille où le Pampre à la Rose s’allie.

Amis, je suis venu m’asseoir une dernière fois Sur les bancs où nous nous asseyions jadis, Pour y pleurer avec vous l’espoir qui nous trahit, Et le rêve d’amour et de gloire qui fuit !

Le cœur plein de ton nom, ô ma bien-aimée, Je ne puis plus, — hélas ! — sans un frisson d’effroi, Comme un trépas qui frôle une ombre abandonnée, Toucher ces fleurs fanées, ces lettres d’autrefois !

De l’académie et du luth, ô ma pauvre Lyre, Je n’ai plus su, — vaincu par le vin et la fièvre, — Tirer un son harmonieux, un chant qui célèbre Les cieux que l’artiste habite et les dieux qu’il révère !

Ô Mère, où es-tu ? — Ne me réponds pas ! Je ne suis plus l’enfant que tu as tant aimé, Le poète que tu fis, — hélas ! — et que tu crois, Ce fantôme insatiable d’un rêve évanoui !

Adieu donc ! — et que dans ton sein, ô Terre, La matière en délire, aux bords de l’éternel, De mon corps et de mon âme ensemble confondus, Fasse jaillir un jour comme un diamant noir L’éclair fugitif de mon esprit immortel !

Lire le poème complet sur Poetica.



2. « Fantaisie »

(poème entier, in Odelettes, 1853)


Il est un air pour qui je donnerais Tout Rossini, tout Mozart et tout Weber, Un air très vieux, languissant et funèbre, Qui pour moi seul a des charmes secrets !

Or, chaque fois que je viens à l’entendre, De deux cents ans mon âme rajeunit… C’est sous Louis treize ; et je crois voir s’étendre Un coteau vert, que le couchant dorait, Puis un château de brique à coins de pierre, Aux vitraux teints de rougeâtres couleurs, Ceint de grands parcs, avec une rivière Baignant le pied des saules et des fleurs, Et, dans les prés, des troupeaux de biches Paissant l’herbe fine entre les aulnes verts. Puis, dans ce château, plus de fiers paladins, Plus de preux, plus de dames aux yeux clairs ; Seuls, quelques bons paysans qui, l’hiver, À la lueur des sarments qui pétillent, Filent la quenouille en écoutant le vent Gémir dans les vitraux et les tuiles…

Or, une nuit, qu’il faisait un temps très doux, J’écoutais, seul, cet air mélancolique, Assis près d’une table, et près d’un clavier Dont le marteau, frappé par un doigt tremblant, Laissait tomber une larme en sonnant… Quand j’entendis craquer le parquet sonnant… C’était elle ! — Elle entra, pâle, en robe blanche, Avec ses cheveux noirs, ses grands yeux brillants ; Et, comme au temps jadis, sa voix douce et franche Disait : « Me voici ! » — J’eus peur en la voyant, Et, me levant tout droit, je lui dis : « Qui êtes-vous ? » Elle me répondit : « Tu ne reconnais plus Le chant de ton cœur et de ta jeunesse ? Regarde ! » — Ses grands yeux s’emplirent de larmes, Et je vis s’épanouir, comme une fleur des champs, Sa main, — et dans sa main, pareille à une perle, Brillait une larme, — une de mes anciennes larmes !

Lire le poème complet sur Poésie française.



3. « Une allée du Luxembourg »

(poème entier, in Odelettes, 1853)


Elle a passé, la jeune fille, Vive et prête à rire ; Un air de musique enfantine Sortait de sa lyre.

Ses cheveux, plus noirs que les ailes Du corbeau de la nuit, Comme un casque à ses oreilles Se jouaient du vent qui fuit.

Ses yeux, plus clairs que la rosée, Ses yeux, dont le regard Comme un rayon de pensée Dardait un éclair ardent,

Ont vu, — l’ont vu, — l’ont vu, l’âme Du vieux Luxembourg, Qui, sous son ombre, qui s’enflamme, S’est penché sur son front.

— « Ô toi, dont la jeunesse ardente Se consume en un jour, Comme une torche allumée en plein vent Par un souffle d’amour,

« Qui donc es-tu ? — dis-moi ton nom, D’où viens-tu ? — Parle ! » — « Je suis la Fille de l’Aurore, Et je viens du ciel ! »

Elle a passé, la jeune fille, En riant de mes pleurs ; Et depuis, l’herbe a poussé, tranquille, Sur mon cœur toujours en fleurs.

Lire le poème complet sur Poetica Mundi.



4. « Artémis »

(poème entier, in Les Chimères, 1854)


La Treizième revient… C’est encor la première ; Et c’est toujours la seule, — ou c’est le seul moment : Car es-tu reine, ô toi ! la première ou dernière ? Es-tu roi, toi le seul ou le dernier amant ?

Adieu donc, — car le temps est un rêve obscurci, Et l’Amour n’est qu’un point brillant entre deux nuits… — Ô lumière ! — ô nuit ! — Le temps s’est enfui ! L’Amour est un soleil qui n’a plus de demain.

Le vent souffle la flamme et tourmente la braise ; L’Amour est un soleil qui n’a plus de demain… Et l’âme, comme un luth aux cordes qui se brisent, Ne sait plus, — ô douleur ! — quel chant elle a perdu !

Ô Mère des Douleurs ! ô reine des alarmes ! Ô vous toutes, Amours ! ô vous, Nuits sans sommeil ! Ô mes Tristes Pensers ! ô mes Secrètes Larmes ! N’êtes-vous que le rêve et la réalité ?

Un rêve qui s’enfuit ! une réalité Qui n’est plus ! — Phantôme aux mains de chair et d’os, Qu’un souffle emporte, et qui, sous l’arbre qui frissonne, Se dissout en pleurant dans la nuit de l’automne !

Lire le poème complet sur Wikipoèmes.



5. « Le Christ aux oliviers »

(poème entier, in Poèmes divers, 1827–1855)


Oliviers noirs, oliviers blancs, Sous vos rameaux en pleurs, Un homme est à genoux, tremblant, Et baigné de sueurs !

C’est lui ! — le Roi des cieux, le Fils De la Vierge Marie ! Il prie ! — et sa prière est un cri D’angoisse et d’agonie !

« Mon Père, ô mon Père ! si tu le veux, Éloigne de moi ce calice ! Pourtant, non pas ce que je veux, Mais ce que tu veux, ô Père ! »

Et l’ange, pâle et tremblant, Vient essuyer de ses ailes La sueur de sang qui, ruisselant, Coule de ses prunelles !

Lire le poème complet sur Poésie française.



PRÉSENTATION


Gérard de Nerval (1808–1855), de son vrai nom Gérard Labrunie, est une figure majeure du romantisme français. Né à Paris, il a marqué la littérature par son lyrisme mélancolique, son exploration des frontières entre rêve et réalité, et sa quête de l’idéal féminin et spirituel. Son œuvre, souvent teintée de mysticisme et de nostalgie, oscille entre poésie, récit et autobiographie. Nerval a également traduit Goethe et Heine, et ses voyages en Orient ont nourri son imagination poétique. Il s’est suicidé en 1955, laissant une œuvre inclassable et visionnaire, qui a influencé les surréalistes et continue de fasciner par sa modernité.


BIBLIOGRAPHIE

  • Élégies nationales (1827)
  • Odelettes (1834, 1853)
  • Les Chimères (1854)
  • Les Filles du feu (1854)
  • Aurélia (1855, posthume)
  • Voyage en Orient (1851)
  • Œuvres complètes (Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard)