Le dépôt
357 - ZOOM VYSSOTSKI
Vladimir Vyssotski (1938-1980), le « barde » à la voix de rocaille, acteur légendaire et idole absolue du peuple soviétique, qui a su exprimer les non-dits d'une nation entière à travers ses chansons et ses poèmes.
Textes
1. Le Vol arrêté (La Chasse aux loups) (1968) « Je m'essouffle, je force, j'ai les flancs en lambeaux, / Mais je fonce, j'ignore la peur ! / Les chasseurs m'ont piégé, ils ont mis les drapeaux, / Des lambeaux de couleur, des lambeaux de malheur. / [...] Pourquoi les loups ne franchissent-ils pas / Ce cordon de drapeaux rouges qui les cerne ? / Est-ce le sang qui leur glace les pas ? / Ou la peur d'un enfer que l'instinct discerne ? / Mais moi, je l'ai rompu, ce cercle de couleur, / J'ai sauté par-dessus les drapeaux interdits ! / Derrière moi, le cri, la haine et la douleur, / Devant moi, la forêt et les chemins hardis. / Je ne suis plus un loup qu'on mène à l'abattoir, / Je ne suis plus la proie des fusils aux aguets, / J'ai brisé le destin, j'ai déchiré le noir, / Pour courir à jamais, libre et désabusé. » https://vysotsky.ivf.rocks/song.php?id=129&lang=fr
2. Les Chevaux capricieux (1972) « Sur le bord du ravin, sur le précipice, / Je fouette mes chevaux, je les pousse au supplice. / Je bois l'air du néant, j'ai le vent pour complice, / Et je fonce vers l'ombre, vers le dernier solstice. / [...] Un peu plus lentement, mes chevaux, un peu moins vite ! / N'écoutez pas le fouet qui vous presse et vous excite. / J'ai encore un vers à finir avant le gîte, / J'ai encore une vie à brûler sans limite. / [...] Nous arriverons bien à l'heure au cimetière, / Mais laissez-moi chanter au bord de la frontière. / Mes chevaux, mes amis, ma passion de poussière, / Ne me jetez pas seul dans cette nuit de pierre. » https://vysotsky.ivf.rocks/song.php?id=377&lang=fr
3. Le Sommet (1966) « Ici, pas d'écarlate, ici, pas d'apparat, / La montagne est de pierre, le ciel est de combat. / On ne cherche pas ici de gloire ou de rachat, / Mais la force du bras et le cœur qui ne bat / Que pour un pas de plus, vers la cime glacée. / [...] Si ton ami soudain s'avère n'être plus / Celui que tu croyais dans les jours superflus, / Si dans la paroi dure il perd ses attributs, / S'il tremble devant l'ombre et les chemins exclus : / Alors, ce n'est pas lui. Mais s'il tient la cordée, / S'il te donne sa main quand la roche est fardée, / Alors, il est ton frère, et son âme est soudée / À la tienne, là-haut, dans l'éther et l'idée. » https://vysotsky.ivf.rocks/song.php?id=106&lang=fr
4. La Ballade de l'Amour (1975) « Quand l'eau du déluge s'en est retournée, / Dans les cimes des monts, dans les vallées nées, / L'amour est resté comme un fruit de l'été, / Que le temps n'a pas pu, n'a pas su emporter. / [...] Je t'offrirai le monde et les champs de lumière, / Je t'offrirai mon sang et ma vie tout entière. / Car celui qui n'a pas aimé dans sa poussière / N'a pas vécu du tout, n'a fait que de la terre. / Que nous importent les cris et les guerres du sang, / Si nous sommes ensemble, si nous sommes amants ? / Le temps s'arrête ici, devant l'éclat puissant / De deux cœurs qui se donnent dans un même élan. » https://vysotsky.ivf.rocks/song.php?id=457&lang=fr
5. Monument (1973) « Je ne suis pas mort, j'ai seulement changé d'adresse. / On a mis sur ma tombe une dalle de détresse. / Mais je reviendrai, je l'ai promis, sans cesse, / Pour crier ma colère et ma sainte allégresse. / [...] On m'a castré mes vers, on a coupé ma voix, / On a voulu faire de moi un saint de bois. / Mais je suis un humain, avec ses cris, ses lois, / Et je ne serai pas le bronze de vos choix. / Riez, si vous voulez, de ma fin prématurée, / Mais ma chanson est là, elle est ma vérité. / Je n'ai pas vécu pour être une statue dorée, / Mais pour être le cri d'une foule enchaînée. » https://vysotsky.ivf.rocks/song.php?id=413&lang=fr
Présentation
Vladimir Vyssotski est un phénomène sociologique autant que littéraire. Acteur au théâtre de la Taganka (son Hamlet est resté mythique), il a composé plus de 600 chansons qui circulaient sous forme de Magnitizdat (enregistrements clandestins sur bandes magnétiques). Sa voix, écorchée et puissante, était le canal par lequel passait la vérité d'une société étouffée.
Son œuvre se distingue par une incroyable diversité thématique :
- Chansons de caractère : Il se glisse dans la peau d'un mineur, d'un soldat, d'un criminel ou même d'un objet (un micro, un avion).
- Métaphore de la survie : La chasse aux loups ou la course de chevaux sont des images constantes de l'individu traqué par un système bureaucratique et coercitif.
- Le tragique quotidien : Il chante l'amitié, l'alcool, l'absurdité des files d'attente et l'héroïsme simple.
Vyssotski n'était pas un dissident politique au sens strict, mais son honnêteté viscérale faisait de lui une menace pour le pouvoir. Sa mort à 42 ans, en plein durant les Jeux Olympiques de Moscou, a provoqué une manifestation de deuil spontanée sans précédent dans l'histoire soviétique.
Bibliographie
- Vyssotski, Vladimir. Le Vol arrêté. Traduction de Gilles Nadeau, Éditions Fayard, 1981. https://www.fayard.fr/
- Vyssotski, Vladimir. Œuvres poétiques. Traduction de Jean-Luc Moreau et al., Éditions du Seuil, 1980. https://www.seuil.com/
- Vlady, Marina. Vladimir ou le vol arrêté. Éditions Fayard, 1987 (Le récit bouleversant de leur vie commune par son épouse française). https://www.fayard.fr/livre/vladimir-ou-le-vol-arrete-9782213020624/
- Delivron, Yves. Vyssotski : La voix de l'âme russe. Éditions L'Harmattan, 2010. https://www.editions-harmattan.fr/