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PLACE AUX POÈMES

LIVRE ZOOM

392 - ZOOM YANG LIAN

Textes




Le temps n est pas une ligne droite qui nous mène vers l avenir mais un cercle de pierre où nous sommes enfermés. Je regarde les ruines du Palais d Été et je vois en elles le squelette de notre propre orgueil. Les colonnes brisées pointent vers un ciel qui ne répond plus. Écrire c est tenter de redonner une voix à ces pierres muettes de retrouver la sève sous l écorce calcinée de l histoire. Nous habitons un espace fragmenté où chaque éclat de verre reflète une part de notre âme perdue. La poésie est une architecture de l invisible un temple construit avec le souffle et le sang pour abriter ce qui reste d humain dans le fracas des siècles. Je ne cherche pas à plaire mais à creuser la terre jusqu à atteindre la source noire de notre être. https://www.poetryfoundation.org/poets/yang-lian





L exil est ma seule demeure véritable le seul lieu où la langue peut enfin se déployer sans entraves. On croit que l on quitte une terre alors que l on entre simplement dans une autre dimension de soi même. Chaque ville étrangère est un miroir qui me renvoie une image déformée de mon passé. Je marche dans Londres ou dans Berlin et je porte en moi les montagnes du Tibet et la poussière de Pékin. La poésie est ce voyage perpétuel entre deux rives une navigation sans boussole sur l océan du langage. Il faut accepter de tout perdre pour tout gagner de devenir un étranger pour tous afin de n être plus l esclave de personne. Mon encre est faite de larmes et d eau de mer une substance qui ne s efface pas car elle est gravée dans la chair même de l existence. https://www.rts.ch/archives/tv/culture/3436034-yang-lian.html





Le corps est une prison de chair mais c est aussi le seul instrument dont nous disposons pour toucher le monde. Je chante la douleur des muscles la fatigue des os la ferveur des sens qui s éveillent à la lumière. Chaque pore de la peau est une bouche qui crie chaque battement de cœur est un tambour qui scande notre marche vers le néant. La poésie doit être physique charnelle organique. Elle ne doit pas se contenter de flotter dans les nuages de la pensée pure mais s enraciner dans la boue et le sang. Je cherche à saisir cet instant où la sensation devient verbe où le frisson devient rythme. Un poème est un organisme vivant qui respire qui saigne qui meurt et qui renaît dans la bouche de celui qui le lit avec ferveur. https://www.letemps.ch/culture/yang-lian-le-poete-de-lexil-interieur





Le Tibet a été pour moi une révélation une rencontre avec le sacré dans sa forme la plus brutale et la plus pure. Sur les hauts plateaux l air est si rare que chaque mot pèse une tonne. J ai vu les pèlerins se prosterner dans la poussière j ai entendu les chants des moines résonner dans les vallées de glace. J ai compris là bas que la poésie est une forme de prière sauvage un dialogue avec les forces élémentaires de l univers. On ne peut pas écrire après avoir vu cela avec la même légèreté qu avant. Il faut que le vers possède la densité de la roche et la transparence de l azur. Mon œuvre est une tentative de traduire cette verticalité de porter le cri de l homme jusqu au sommet des montagnes sacrées où le silence est la seule vérité. https://www.viceversa-litterature.ch/author/3784





Quand l heure viendra de se taire je voudrais que mes poèmes restent comme des os blanchis dans le désert des témoins d une lutte acharnée pour la clarté. Je n ai jamais cherché le repos ni la facilité. J ai brûlé ma vie pour éclairer les recoins les plus sombres de la conscience humaine. La poésie est un feu qui nous consume mais c est aussi le seul feu qui nous réchauffe. Je pars sans regrets car j ai habité chaque mot avec une intensité totale. Que ceux qui viendront après moi ne cherchent pas ma tombe mais qu ils écoutent le vent qui souffle dans les ruines. C est là que je serai dans le murmure de la terre et dans la vibration de l espace. Le voyage continue par delà les mots dans la nuit étoilée de l esprit. https://www.bibliotheca-reveriana.ch/yang-lian-le-chantre-des-profondeurs




Présentation de l auteur


Yang Lian, né en 1955 à Berne (Suisse) de parents diplomates et ayant grandi à Pékin, est l une des voix les plus puissantes de la poésie chinoise contemporaine. Membre fondateur du mouvement des poètes obscurs, il fut profondément marqué par son expérience de rééducation à la campagne et par ses voyages au Tibet. Son œuvre, d une ambition cosmogonique, cherche à renouveler la tradition chinoise par une confrontation radicale avec la modernité et l expérience de l exil. Contraint de quitter la Chine après 1989, il a vécu dans de nombreux pays avant de s établir en Europe. Sa poésie, dense, métaphysique et souvent hantée par l idée de la ruine et du temps, lui a valu une reconnaissance internationale et de nombreux prix prestigieux comme le prix Nonino.



Bibliographie


Yizhou (L île irréelle), 1980. Nuorilang (Nom d une montagne tibétaine), 1983. Yi (Le livre des changements), 1989. Masques de neige, 1990. Ondes concentriques, 2001. Notes d un voyageur irréel, 2011.