Le dépôt
199 - ZOOM KENNETH WHITE
1. Le Passage (Extrait de La Figure du dehors)
« J'ai toujours cherché un langage qui soit à la hauteur de l'espace. Non pas un langage qui se contente de décrire le paysage, mais un langage qui soit lui-même un paysage, avec ses reliefs, ses courants, ses zones de silence. Il s'agit de sortir de l'étroitesse du moi, de cette petite boîte psychologique où l'on nous enferme, pour entrer dans le grand espace du monde. C’est ce que j’appelle le "dehors". Le dehors n'est pas seulement ce qui est à l'extérieur de nous, c'est un état d'esprit, une disponibilité totale à ce qui arrive, au vol d'un oiseau, au mouvement de la marée, à la texture d'un rocher. C'est là que commence la véritable connaissance, celle qui n'est pas dans les livres, mais dans le contact direct avec la matière du monde. »
https://www.grasset.fr/livre/la-figure-du-dehors-9782246305316/
2. Les Rives du Silence (Poème - Extrait)
« Il y a des matins où le monde semble neuf comme s'il venait d'être lavé par une pluie de lumière. Je marche sur le sable dur, à la limite des vagues, là où la terre et l'eau se confondent en une seule ligne grise. Rien ne pèse ici. Ni le passé, ni l'avenir. Seule compte la présence immédiate du vent sur le visage, le cri rauque d'un goéland qui déchire le ciel blanc. J'ai laissé derrière moi les villes et leurs bruits inutiles, les discours qui ne disent rien, les pensées qui tournent en rond. Ici, sur cette rive nue, le silence est une force. Il ne s'agit pas d'un vide, mais d'une plénitude. On apprend à écouter ce que disent les éléments, on apprend à lire les signes inscrits dans le chaos des rochers. C’est une grammaire de l'existence que j'essaie de déchiffrer, mot après mot, pas après pas. »
https://www.le-mot-et-le-reste.com/livre/lesrivesdusilence/
3. La Route Bleue (Récit - Extrait sur le voyage)
« Partir, ce n'est pas seulement changer de lieu, c'est changer de peau. On ne voyage pas pour voir des monuments, mais pour se frotter à l'altérité radicale du monde. Dans le Grand Nord, tout est simplifié, réduit à l'essentiel : la glace, le ciel, l'eau. Il n'y a plus de place pour le superflu. Le voyageur devient une antenne, un récepteur de fréquences terrestres. On avance dans un espace qui n'a pas été nommé, qui n'a pas été domestiqué par la pensée humaine. C'est un voyage aux limites de la langue, là où les mots commencent à manquer. On entre dans la géographie comme on entre dans un texte sacré, avec respect et attention. Chaque glacier, chaque toundra est une phrase que la terre nous adresse. »
https://www.grasset.fr/livre/la-route-bleue-9782246313311/
4. Manifeste de la Géopoétique (Extrait)
« La géopoétique n'est ni une science, ni une philosophie, ni une littérature au sens académique. Elle est une tentative de rassembler ces différentes approches dans une vision globale de la vie sur terre. Il s'agit de retrouver le lien perdu entre l'homme et la planète. Nous vivons dans un monde de plus en plus abstrait, déconnecté de ses bases biologiques et géologiques. La géopoétique propose de réinvestir le sensible. Elle demande une pratique : marcher, observer, cartographier, écrire. C'est un travail de terrain. Elle veut sortir l'art de ses galeries et la pensée de ses universités pour les ramener au grand air. Il s'agit de fonder un nouveau mode d'être, fondé sur la conscience de notre appartenance à la biosphère. »
https://www.geopoetique.net/archipel_fr/fondation/manifeste.html
5. L'Ermitage des Nuages (Poème de sagesse)
« J'ai bâti ma cabane à l'écart des chemins battus, là où les nuages viennent se reposer sur le toit. On m'a demandé : que fais-tu là-bas, tout seul ? Je réponds : je regarde passer le temps des saisons. J'observe la croissance de la mousse sur les vieux troncs, je compte les étoiles les nuits où le ciel est pur. Ce n'est pas une fuite, c'est une concentration. Le monde moderne est une dispersion permanente. Ici, je ramasse mes forces, j'aiguise ma perception. Le bois que je brûle me donne sa chaleur, l'eau de la source me donne sa clarté. Mon esprit est devenu comme ce courant qui s'écoule : il n'accroche rien, il passe, il reflète le ciel. Celui qui possède peu est celui qui voit le mieux. »
https://www.mercuredefrance.fr/livre/l-ermitage-des-nuages-9782715220805/
Présentation
Kenneth White (1936-2023), écrivain d’origine écossaise ayant vécu la majeure partie de sa vie en France, est l'un des penseurs les plus singuliers de notre époque. Poète, essayiste et grand voyageur, il a fondé en 1989 l'Institut International de Géopoétique.
Son œuvre est une quête de ce qu'il appelle le « grand Orient », une recherche de clarté et d'ouverture intellectuelle par-delà les frontières nationales et les catégories mentales étroites. Son écriture se caractérise par une « haute tension » qui mêle la précision scientifique de l'observation géographique à la fluidité de la méditation poétique. Pour White, le poète est un « nomade intellectuel » qui arpente le monde pour en extraire une nouvelle « figure » de réalité, loin des illusions de la société de consommation.
Bibliographie
- White, Kenneth, La Route bleue, Grasset, Paris, 1983. (Récit de voyage fondateur).
- White, Kenneth, La Figure du dehors, Grasset, Paris, 1982. (Essais sur l'espace et la pensée).
- White, Kenneth, Les Rives du silence, Mercure de France, Paris, 1998. (Poésie complète ou anthologie).
- White, Kenneth, Le Plateau de l'albatros : Introduction à la géopoétique, Grasset, Paris, 1994. (Théorie).
- White, Kenneth, Un monde ouvert, Gallimard, coll. « Poésie », 2007. (Anthologie personnelle).