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PLACE AUX POÈMES

LIVRE ZOOM

314 - ZOOM HEYM

La Ville

La ville baigne dans le rouge du soir. Les maisons sont en flammes. Le vent qui souffle à travers les rues Attise les étincelles ensemble.

Les tours sont comme des géants noirs, Qui menacent, dressés vers les nuages. Les cloches sonnent sourdement, lourdes, Comme si elles voulaient pleurer le monde.

Les gens vont et viennent en hâte, Comme des ombres que le vent disperse. Les réverbères vacillent, pâles et froids, Comme des étoiles qui meurent.

La ville est comme une grande bête, Qui s’agite dans son sommeil. Les ruelles sont comme des gouffres sombres, Où la vie se meut.

Et au-dessus de tout plane la lune, Un visage pâle et triste. Elle voit la ville qui veille, sans sommeil, Et sait qu’elle est vouée à la chute.

Source : Wikisource – Georg Heym, Die Stadt


La Guerre

Elle s’est levée, quel vacarme ! Des tombes elle se lève, quelle horreur ! Et son souffle est comme un vent de tempête, Et son pas comme un roulement de tonnerre.

Et la terre tremble, et les cabanes s’effondrent, Et les rivières fuient vers les vallées. Et les montagnes s’écroulent dans un fracas, Et les forêts brûlent en un brasier.

Et les hommes hurlent et tombent, Et leur sang coule rouge dans les flots. Et les villes s’enfoncent en poussière et en cendres, Et les tours s’écroulent.

Et le ciel est comme une grande tombe, Et le soleil comme un œil sanglant. Et la lune est comme un visage pâle, Qui regarde les ruines.

Et la guerre, elle chevauche un cheval noir, Et son manteau flotte dans la tempête. Et son épée est comme un éclair qui brise, Et son rire comme une malédiction.

Source : Poésie allemande – Georg Heym, Der Krieg



Le Dieu de la Ville

Le soir, quand le soleil se couche, S’élève au-dessus des toits Un dieu noir, qui regarde d’un air menaçant Avec des yeux comme des lanternes

Dans la nuit sombre sur les rues. Sa tête est comme une tour de pierre, Sa bouche une tombe ouverte. Son souffle passe à travers les ruelles Comme un souffle de peste, pâle et blême.

Les gens fuient son regard, Ils se pressent dans les maisons. Mais lui, il se tient sur une hauteur Et rit avec une gueule de fer.

Son royaume est cette ville, si grande, Si pleine de bruit et de tourments. Il règne dans chaque maison, dans chaque sein, Dans chaque cœur qui tremble et veut mourir.

Et quand la nuit vient, il descend, Et marche à travers les rues vides. Son pas est comme un tonnerre, Son souffle comme un murmure qui trahit.

Il est le maître de cette ville, si froide, Si pleine de haine et d’effroi. Il est le dieu qui ne fatiguera jamais, Jusqu’à ce que tout disparaisse sous son regard.

Source : Lyrikwelt – Georg Heym, Der Gott der Stadt



Les Démons des Villes

Les démons montent des cheminées, Ils rampent dans les ruelles, pâles et blêmes. Ils chuchotent aux oreilles des hommes, Qui marchent la nuit avec des pas tremblants.

Ils sont comme des ombres qui se collent aux maisons, Comme des brouillards qui voilent les réverbères. Ils ricanent quand les hommes gémissent, Et boivent leur sang comme du vin sucré.

Ils sont les maîtres de cette ville, Bâtie de pierre et de fer. Ils sont les esprits des machines, Qui chantent leur chant sourd jour et nuit.

Ils sont les rêves des perdus, Qui habitent les caves et les ruelles. Ils sont les malédictions des maudits, Qui traversent les rues comme un vent de tempête.

Et quand l’aube pointe, ils se cachent de nouveau, Dans les fissures des murs, dans les trous de la terre. Mais quand la nuit vient, ils remontent, Et règnent sur la ville qui veille, sans sommeil.

Source : Poésie allemande – Georg Heym, Die Dämonen der Städte





La Mort dans la Ville

La ville est silencieuse. Les rues sont vides. Seul le vent balaye les ruelles. Les maisons se dressent comme des rochers noirs, Et les réverbères vacillent, pâles.

Un pas. Puis de nouveau le silence. Un souffle. Puis de nouveau le mutisme. La mort traverse la ville, Son manteau flotte dans le vent.

Elle frappe aux portes qui ne s’ouvrent pas. Elle appelle des noms que personne n’entend. Elle cherche les âmes qui se cachent, Et les trouve dans leur douleur.

Son souffle est comme de la glace qui étouffe. Son regard est comme un couteau qui tranche. Son rire est comme une moquerie, Qui résonne dans les rues vides.

Et quand le matin vient, La ville gît dans une cendre grise. Les maisons sont comme des pierres tombales, Et les hommes ne sont plus que des ombres.

Source : Gedichte-Blog – Georg Heym, Der Tod in der Stadt


PRÉSENTATION

Georg Heym, né le 30 octobre 1887 à Hirschberg (aujourd’hui Jelenia Góra, Pologne) et mort le 16 janvier 1912 à Berlin, est l’un des poètes les plus marquants de l’expressionnisme allemand. Sa vie, brève et intense, s’inscrit dans une époque de bouleversements sociaux, politiques et artistiques. Heym est connu pour ses poèmes visionnaires, souvent sombres et apocalyptiques, qui dépeignent la modernité urbaine, la violence, la mort et les forces destructrices de l’industrialisation. Son œuvre, marquée par une imagerie puissante et une langue à la fois lyrique et brutale, explore les tensions entre l’individu et la société, entre la beauté et l’horreur, entre la vie et la mort.

Heym a étudié le droit à Würzburg, Berlin et Iéna, mais sa véritable passion était la littérature. Il s’installe à Berlin en 1911, où il devient une figure centrale du cercle littéraire Der Neue Club, qui réunit des écrivains et artistes avant-gardistes. Son premier recueil, Der ewige Tag (Le Jour éternel), publié en 1911, est salué pour son originalité et sa force expressive. Cependant, c’est son recueil posthume, Umbra Vitae (L’Ombre de la vie), publié en 1912 après sa mort tragique (il se noie en patinant sur la glace de la Havel), qui le consacre comme un maître de la poésie expressionniste.

L’œuvre de Heym se caractérise par une fascination pour les villes, qu’il décrit comme des monstres voraces, des entités vivantes et menaçantes. Ses poèmes, souvent peuplés de démons, de dieux cruels et de figures allégoriques, reflètent une vision du monde où la modernité est à la fois sublime et terrifiante. Il utilise des images frappantes, des métaphores audacieuses et un rythme incantatoire pour évoquer l’angoisse existentielle, la solitude et la révolte contre un ordre social oppressif.

Georg Heym a également écrit des nouvelles et un roman, Der Dieb (Le Voleur), qui explore les thèmes de la rébellion et de la marginalité. Son influence sur la littérature allemande et européenne est considérable, et son œuvre continue d’être étudiée pour sa profondeur psychologique et sa puissance évocatrice. Malgré sa mort précoce, Heym a laissé une empreinte durable sur la poésie moderne, inspirant des générations de poètes et d’artistes par sa capacité à capturer l’essence des tourments humains et des contradictions de la modernité.




BIBLIOGRAPHIE