La
page
blanche

Le dépôt

PLACE AUX POÈMES

LIVRE ZOOM

184 - ZOOM BORROUGHS

William S. Burroughs (1914-1997). Esprit subversif, explorateur des zones d'ombre de la conscience et "parrain" de la contre-culture, Burroughs a dynamité les structures narratives traditionnelles. Inventeur, avec Brion Gysin, de la technique du Cut-up, il considérait le langage comme un "virus" venu de l'espace et utilisait ses écrits comme des armes pour briser le contrôle social et mental.




I. Le Festin Nu (Extrait long - Introduction)


Le langage est un virus venu de l'espace. Je suis un enregistreur. Je ne cherche pas à imposer une histoire. Je vous offre des fragments, des rapports de terrain, Des clichés pris dans l'Interzone, là où le temps stagne. Le Festin Nu — un moment figé où chacun voit ce qui est au bout de chaque fourchette.

Il n'y a pas de début, pas de fin, seulement des vecteurs de besoin. Le drogué est un homme qui a besoin d'un métabolisme différent, Mais nous sommes tous accros à quelque chose : Au pouvoir, à l'image, au contrôle de l'autre. Je déchire les rideaux pour vous montrer les machines qui tournent derrière, Les émetteurs qui bombardent vos cerveaux de slogans morts.


Source : William S. Burroughs, Le Festin Nu, Éditions Gallimard




II. Les Cités de la nuit rouge (Extrait de Cut-up)


Le vent de la peste souffle sur les marchés de poussière. Des visages de cire fondent sous les néons de l'Interzone. « Éteignez les machines à mots ! » crie le capitaine Mission. Les garçons sauvages courent à travers les ruines de l'histoire, Portant des messages codés dans leurs cicatrices.

Le temps est un piège à rat dont les dents sont des jours. J'ai vu les jardins de Maya s'effondrer dans un silence de cristal. Ne cherchez pas le sens, cherchez la sortie. La réalité est un montage bâclé par des techniciens ivres. Nous coupons les bandes, nous mélangeons les sons, Pour que la vérité puisse enfin s'échapper par les coupures.


Source : William S. Burroughs, Les Cités de la nuit rouge, Éditions Christian Bourgois



III. Nova Express (Extrait long)


La Police de la Nova est à vos trousses. Ils veulent verrouiller vos sens dans une fréquence unique. Ils utilisent le langage pour vous maintenir dans la peur. Mais nous avons la méthode du Cut-up : Coupez les journaux, coupez les prières, coupez vos propres souvenirs. Mélangez le tout et regardez ce qui apparaît.

Ce qui apparaît, c'est le futur qui fuit par les bords. Les images ne sont que des ombres projetées sur un mur de fumée. Nous sommes des voyageurs de l'espace prisonniers de corps de chair, Cherchant à rejoindre le silence originel au-delà des mots. Détruisez les banques de données ! Libérez les ondes ! Le voyage vers la liberté commence par le sabotage du dictionnaire.


Source : William S. Burroughs, Nova Express, Éditions Christian Bourgois



IV. La dernière parole (Poème court / Cut-up)


Plus rien à vendre. Les magasins sont vides et les clients sont des spectres. Le soleil est une pièce de monnaie usée dans le ciel. J’ai posé ma machine à écrire sur le sable Et j’ai attendu que le vent efface mes traces.

« Dites-leur que j’ai tout essayé, » a dit le vieil homme. « Dites-leur que la sortie est juste derrière le miroir. » Les derniers mots sont toujours les plus simples : Amour, silence, vide, retour. Le virus a été neutralisé. La bande est blanche. Bonne nuit, agents du contrôle.


Source : William S. Burroughs, The Western Lands, Éditions Christian Bourgois




V. Discipline (Conseil au lecteur)


Apprenez à voir ce qui est devant vous. Pas ce que vous espérez voir, pas ce que vous craignez de voir, Mais la chose elle-même, dans sa nudité brutale. Le contrôle commence par la manipulation de votre perception. Soyez un observateur froid. Soyez un enregistreur précis.

Ne vous laissez pas séduire par les adjectifs. L'adjectif est le premier signe de la corruption du virus. Tenez-vous-en aux noms et aux verbes. Le mouvement et l'objet. C'est la seule façon de rester humain dans un monde de simulations. La guerre pour votre esprit est totale : ne désertez pas.


Source : William S. Burroughs, Entretiens avec William Burroughs, Éditions Belfond




Présentation


William S. Burroughs a transformé la littérature en une opération chirurgicale.

  • Le Cut-up : Cette technique consiste à découper des textes (journaux, poèmes, prose) et à les réassembler de manière aléatoire. Pour Burroughs, cela permet de briser les associations mentales automatiques et de révéler des messages prophétiques cachés dans le langage.
  • Le Système de Contrôle : Toute son œuvre est une dénonciation des systèmes (politiques, technologiques, biologiques) qui asservissent l'individu. Il voyait l'écrivain comme un "cosmonaute de l'espace intérieur" chargé de trouver des failles dans le système.
  • L'esthétique de l'Interzone : Ses récits se déroulent souvent dans des lieux liminaux (inspirés par ses années à Tanger), mélange de science-fiction, de roman noir et de visions hallucinatoires.


Bibliographie


  • Le Festin Nu, Éditions Gallimard (coll. L'Imaginaire).
  • La Trilogie Nova (La Machine à Molles, Le Ticket qui explosa, Nova Express), Éditions Christian Bourgois.
  • Les Cités de la nuit rouge, Éditions Christian Bourgois.
  • Junky, Éditions Penguin ou Gallimard.
  • Barry Miles, Call Me Burroughs: A Life, Twelve.