Le dépôt
136 - ZOOM SIMIC
I. La Fourchette
Cette chose étrange est sortie de l'enfer.
Elle ressemble au pied d’un oiseau de proie
Rongé par les flammes et les ténèbres.
Dans ma main, elle repose, prête,
S’attendant à ce que je la plante
Dans la gorge d’un agneau rôti,
Ou que je la lève vers le plafond
Comme un signe, un défi.
Elle a trois griffes d’acier
Que la graisse a polies,
Et un manche qui tient dans la paume
Comme un vieux secret de famille.
II. Pierre
Allez à l’intérieur d’une pierre
C’est ce que je ferais.
Laissez quelqu’un d’autre devenir une colombe
Ou s’égosiller avec les tigres.
Je suis heureux d'être une pierre.
De l’extérieur, la pierre est une énigme :
Personne ne sait comment y répondre.
Mais de l’intérieur, elle doit être fraîche et silencieuse
Même quand le soleil brûle les collines.
Je me suis souvent demandé si les pierres avaient des étoiles,
Et si elles brillaient assez pour éclairer le chemin
Vers le centre, où tout est immobile
Comme le premier matin du monde.
III. Prophétie
Ils viendront vous demander vos noms,
Mais vous aurez déjà oublié qui vous êtes.
Ils chercheront dans vos poches
Des miettes de pain ou de vieilles clés,
Mais vos poches seront pleines de vent.
Le ciel sera une ardoise effacée
Et les routes ne mèneront plus nulle part.
Vous resterez là, sous la pluie fine,
À regarder vos mains comme des objets étrangers
Que l'on vient de trouver dans un fossé.
N'ayez pas peur, c'est seulement le temps
Qui range sa chambre avant de partir.
IV. Ma chaussure
Chaussure, tu es ma sœur.
Tu as dormi sous mon lit pendant des années,
Écoutant ma respiration et mes rêves.
Tu connais mes routes et mes doutes,
Et la forme exacte de mon pied fatigué.
Ta gueule est toujours ouverte,
Prête à mordre la poussière des chemins.
Tu es un vieux chien fidèle
Qui ne demande rien, sinon de marcher,
Même quand le ciel est noir de corbeaux.
Un jour, nous nous arrêterons ensemble,
Et quelqu'un nous jettera dans un coin,
Mais nous garderons l'odeur du voyage
Et la poussière de tous les pays traversés.
V. Pastèques
Elles gisent sur le sol comme des têtes tranchées, Vertes, rayées, lourdes de leur propre sang. Sous le couteau, elles craquent, Et révèlent un cœur rouge et noir, Un été prisonnier d’une écorce de glace.
On les mange avec les mains, Le jus coulant sur les mentons, Et l’on recrache les pépins comme des balles De fusils minuscules. C'est un festin de soleil et d'ombre, Une fête avant que le givre ne vienne.
Lien source : Charles Simic, Selected Poems (1963-1983) - Braziller / Poetry Foundation
Présentation : Le Réalisme Fantastique
Charles Simic a écrit : « On ne peut pas être un poète sans être un philosophe de la petite semaine ». Sa poésie est un pont :
- L'humour noir : Il y a toujours une pointe d'ironie, même dans la tragédie. C’est la politesse du désespoir de celui qui a vu la guerre enfant.
- L'objet-monde : Comme Francis Ponge (le parti pris des choses), il redonne de la dignité au matériel. Mais chez lui, l'objet est animé d'une vie spirituelle ou démoniaque.
- La brièveté : Ses poèmes sont des instantanés, des "zooms" (pour reprendre votre terme) sur un détail qui révèle l'absurdité ou la beauté de l'existence.
Bibliographie : Charles Simic
1. Recueils originaux (Anglais)
- Dismantling the Silence (1971) : Son premier grand succès.
- The World Doesn't End (1989) : Prix Pulitzer. Un recueil de poèmes en prose fulgurants.
- Hotel Insomnia (1992).
2. Traductions françaises de référence
- Charles Simic, Le monde ne finit pas, traduit par Paol Keineg, Éditions Unes.
- Charles Simic, Hôtel Insomnie, traduit par Étienne Dobenesque, Éditions Flammarion.
- Charles Simic, La vie est une vente aux enchères, traduit par Claude Mouchard, Éditions Belin.
3. Essais et Entretiens
- Orphelin de l'histoire (Maison des écrivains étrangers et des traducteurs). Un récit autobiographique sur son enfance en Yougoslavie et son arrivée aux USA.