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PLACE AUX POÈMES

LIVRE ZOOM

92 - ZOOM GLEIZE

Jean-Marie Gleize, théoricien de la post-poésie et de la littéralité, dont le travail consiste à épuiser le lyrisme pour atteindre la nudité du fait.


POÈMES



Léviathan


Le dispositif est une boîte. Le texte est une machine. Il n'y a pas de métaphore ici. Il n'y a que des surfaces. La vitre sépare le regard du moteur. Le moteur tourne dans le vide. C'est un bruit de métal et de papier. C'est un enregistrement de la fatigue. Il faut noter ce qui se passe. Rien ne se passe. Le ciel est un fait. La route est un fait. Le sang est une donnée. Tout est exact.

Lien source : https://www.seuil.com/ouvrage/leviathan-jean-marie-gleize/9782020141680


Tarnac, un acte préparatoire (Extrait)


Ici l'espace est politique. La neige recouvre les voitures. Les hommes attendent dans la grange. Le silence n'est pas une absence. C'est une préparation. On ne cherche pas la beauté. On cherche la justesse du geste. Couper le bois. Allumer le feu. Regarder la lumière tomber sur le mur. Écrire la phrase qui ne ment pas. Le mot est un projectile. Il faut viser le centre du réel.

Lien source : https://www.seuil.com/ouvrage/tarnac-un-acte-preparatoire-jean-marie-gleize/9782021038590



Film noir


La caméra fixe le trottoir. L'eau coule dans le caniveau. Il y a une ombre qui ne bouge pas. On entend le vent dans les fils. Le poème est ce film sans montage. Une suite d'images sans lien apparent. La réalité est un crime sans coupable. On cherche la trace du sang sur le ciment. On ne trouve que la poussière du temps. Le noir est la seule couleur disponible. Il faut rester là et regarder. Attendre que la lumière s'éteigne.

Lien source : https://www.poezibao.com/jean-marie-gleize-film-noir/



Sortie


On sort de la page comme on sort d'une ville. Par la zone industrielle. Les hangars sont des poèmes achevés. Le fer rouillé ne chante pas. Il existe. La post-poésie est ce constat. L'impossibilité de la chanson. Le refus du refrain. Marcher droit dans le paysage plat. Ne pas se retourner. Laisser les mots derrière soi. Comme des débris de verre.

Lien source : https://www.cipmarseille.fr/auteur_fiche.php?id=377



Extrait de Simplification lyrique


On commence et on continue sans programme, on improvise (slalom entre les obstacles), on apprend à creuser en creusant. Il semble qu’il suffit d’y croire et d’y penser fortement, c’est-à-dire précisément, alors le brouillard se dissipe et c’est finalement ça qui arrive.

À quoi ça sert ? Pas pour se cacher, non. Au contraire.



Extrait de Léman


La question de la littéralité n’est pas une question de style, mais de présence au monde, de résistance à l’interprétation, de refus de la métaphore comme refuge.

Écrire, c’est tracer une ligne qui ne mène nulle part, sinon à l’évidence même du geste.


Extrait de Le Principe de nudité intégrale


La nudité gagne. Plus de voile, plus de masque, plus de figure pour couvrir l’absence. Seul compte le mouvement qui déplace les mots, les expose, les rend à leur matérialité.



Extrait de Altitude zéro


La poésie n’est pas autre chose, dans son histoire moderne, que mise en question, redéfinition, ou annulation de la poésie par la poésie, ou tentative de débouché sur « autre chose », un autre site qui n’a pas encore de nom.



Extrait de Poésie et figuration

La poésie, aujourd’hui, n’est plus ce qui représente, mais ce qui présente : un geste, une trace, une résistance. Elle ne cherche pas à dire, mais à être là, comme une faille dans le langage, une brèche dans le visible.


Ressources en ligne



Présentation


Jean-Marie Gleize est l'un des penseurs les plus radicaux de la poésie contemporaine française. Il a théorisé la notion de post-poésie, qui désigne un état de la littérature ayant renoncé au lyrisme, à la musicalité et à la métaphore décorative. Son travail s'apparente à une enquête documentaire ou à un montage cinématographique, où l'image et le mot sont traités comme des preuves matérielles. Pour Gleize, le poème ne doit plus « exprimer » mais « exposer ». Il privilégie la littéralité absolue, la prose découpée et le constat politique, faisant du texte un lieu d'action et de résistance face au spectacle du monde.




Biographie


Jean-Marie Gleize est né en 1946 à Paris. Universitaire, poète et essayiste, il a longtemps enseigné à l'École Normale Supérieure de Lyon, où il a dirigé le Centre d'études poétiques. Fondateur de la revue Nioques en 1990, il en a fait le laboratoire de la création contemporaine la plus exigeante. Son parcours est marqué par une rupture avec la poésie traditionnelle au profit d'une écriture blanche, influencée par Francis Ponge et le cinéma expérimental. Son œuvre a connu un retentissement particulier avec la publication de Tarnac, un acte préparatoire, ouvrage qui lie l'exigence formelle à l'engagement politique radical. Il vit et travaille aujourd'hui à Paris, continuant de diriger Nioques et de défricher les territoires de la non-poésie.


Espace bibliographique


  • Pur (Seuil, 1999)
  • Les Chiens noirs de la prose (Seuil, 2003)
  • Né d'aucune femme (Seuil, 2004)
  • Tarnac, un acte préparatoire (Seuil, 2011)
  • Le Théâtre des opérations (Seuil, 2015)
  • Denis Roche : l'un écrit, l'autre photographie (ENS Éditions, 2007)
  • A noir, poésie et littéralité (Seuil, 2009)
  • Trouver dans les bois (Seuil, 2017)