Le dépôt
399 - ZOOM TAABBATA CHARAN
Textes
J ai porté le mal sous mon bras et je suis parti dans la nuit là où même les loups n osent s aventurer. Le désert est ma seule patrie et le silence ma seule escorte. On m appelle celui qui porte un mal car j ai ramené de mes errances une fureur que rien ne peut apaiser. Je ne suis pas de ceux qui dorment sous les tentes de laine en attendant que le destin frappe à leur porte. Je vais au-devant de ma chance le sabre à la main et le cœur de pierre. La faim est ma compagne et la soif est mon breuvage mais je préfère cette liberté sauvage à la sécurité des lâches qui courbent l échine devant un maître. Je suis le fils du vent et de la poussière un éclair qui déchire l ombre avant de disparaître sans laisser de trace. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5425048r
Regardez ce guerrier qui s avance seul contre une armée entière. Il ne craint ni la lance qui s apprête à le percer ni le sabre qui brille sous le soleil de midi. Son corps est une armure de muscles durcis par la fatigue et son regard est un gouffre où se perdent les espoirs de ses ennemis. J ai appris à courir plus vite que les gazelles et à me cacher mieux que les serpents dans les fissures du rocher. Ma vie est un défi permanent jeté à la face de la mort. Je n ai ni tribu pour me protéger ni famille pour me pleurer. Mon nom est un cri de terreur dans les campements car ils savent que Taabbata Charran ne frappe jamais deux fois le même homme. Je suis la justice du désert celle qui ne connaît ni la pitié ni le pardon. https://www.wdl.org/fr/item/7334/
La nuit je parle aux djinns et je partage ma couche avec les hyènes. Les hommes me craignent car ils pensent que j ai un pacte avec les esprits de la solitude. Ils ne comprennent pas que c est la solitude elle-même qui m a transformé en cette créature de l ombre. J ai vu des choses que les yeux des mortels ne sauraient supporter : des cités de sable qui s écroulent au premier souffle du matin et des fantômes qui gardent les puits taris. Mon esprit est un labyrinthe où je me perds parfois mais ma main reste ferme sur la garde de mon poignard. On dit que j ai ramené une goule sous mon bras après l avoir terrassée dans une grotte profonde. Qu importe la légende puisque ma seule réalité est la course folle vers un horizon qui se dérobe sans cesse. https://archive.org/details/taabbatacharran00taabuoft
Je ne demande rien aux riches et je ne crains rien des puissants. Ma richesse est dans ma besace et ma puissance est dans mes jambes. J ai pillé les caravanes des marchands arrogants pour nourrir les bannis et les oubliés. Le poète brigand est celui qui transforme sa colère en vers tranchants comme des rasoirs. Ma poésie n est pas faite pour les oreilles délicates des courtisans mais pour le vent qui hurle dans les montagnes de la Tihama. Chaque strophe est une embuscade chaque rime est un coup porté au cœur de l injustice. Je ne cherche pas la gloire des hommes mais le respect des éléments. Si je tombe un jour ce sera sur une terre que personne ne possède sous un ciel qui ne reconnaît aucun dieu. https://www.gutenberg.org/files/239/239-h/239-h.htm
Le jour où je mourrai ne cherchez pas ma tombe elle ne serait qu une insulte à mon errance. Laissez les vautours se partager ma chair et le sable recouvrir mes os. Je n ai jamais voulu d une demeure fixe alors pourquoi accepterais-je la prison du tombeau. Mon esprit continuera de courir sur les crêtes des montagnes et de hanter les nuits des voyageurs égarés. J ai vécu comme un homme libre refusant les chaînes de la tribu et les lois des cités. Je pars avec le sentiment d avoir été fidèle à ma propre sauvagerie à ce feu qui brûlait en moi depuis l enfance. Mon chant de mort est un rire de défi jeté aux étoiles. Taabbata Charran s efface mais l ombre du mal qu il portait sous son bras restera à jamais gravée dans la mémoire du désert. https://www.ndl.go.jp/portrait/e/datas/318.html
Présentation de l auteur
Taabbata Charran, de son vrai nom Thabit ibn Jabir, né au sixième siècle et mort vers 530, est la figure la plus emblématique des poètes brigands (les Sa alik) de l Arabie préislamique. Membre de la tribu des Fahm, il choisit très tôt une vie de hors-la-loi et de banni, vivant de rapines et d exploits solitaires dans les déserts les plus hostiles. Son surnom, Taabbata Charran (celui qui a porté un mal sous son bras), provient d une légende selon laquelle il aurait ramené une goule ou un monstre caché sous son vêtement. Sa poésie, d une rudesse et d une énergie sauvage, célèbre la vitesse, l endurance, la ruse et l individualisme forcené. Il incarne une forme de révolte sociale et de liberté absolue, refusant les structures tribales traditionnelles pour une existence en fusion totale avec la nature désertique la plus cruelle.
Bibliographie
Diwan Taabbata Charran (Recueil des poèmes conservés). La Geste des Sa alik (fragments et récits). Ode à la course et à la solitude. Le combat contre la goule (récits légendaires). Chants de la Tihama.