Le dépôt
391 - ZOOM BEI DAO
Textes
Je ne crois pas que le ciel soit bleu. Je ne crois pas aux échos du tonnerre. Je ne crois pas que les rêves soient faux. Je ne crois pas que la mort n ait pas de rétribution. Si la mer est destinée à rompre les digues, qu on laisse toute l eau amère s épancher dans mon cœur. Si la terre est destinée à s élever, qu on laisse l humanité choisir à nouveau un sommet pour l existence. Les nouveaux tournants et les étoiles brillantes décorent désormais le ciel dégagé. Ce sont les pictogrammes de cinq mille ans, ce sont les yeux attentifs des générations futures. Je ne crois pas en la fatalité du silence. Chaque mot que j écris est un défi jeté à la face de ceux qui veulent enchaîner le vent. La vérité est une blessure qui refuse de cicatriser sous le regard des bourreaux. https://www.poetryfoundation.org/poets/bei-dao
L exil est une longue chambre sans fenêtres où le bruit de sa propre langue devient un écho étranger. On marche dans des villes dont on ne possède pas les clés, on regarde des visages qui ne lisent pas nos signes. La patrie n est plus un territoire mais un sac de mots que l on porte sur l épaule. J ai appris à habiter le vide, à faire du déracinement ma seule demeure stable. On croit quitter un pays mais c est le pays qui nous quitte, nous laissant nu au milieu de nulle part. La poésie est ce pont invisible qui relie la rive de l enfance à celle de l oubli. Dans chaque hôtel, dans chaque gare, j ai reconstruit ma cité avec des fragments de mémoire et des éclats de verre. Être banni, c est apprendre que la liberté a le goût amer de la poussière et la clarté glacée des étoiles solitaires. https://www.rts.ch/archives/tv/culture/3436034-bei-dao.html
La nuit s installe sur le fleuve et les lumières de la ville ressemblent à des promesses trahies. Nous avons cru que le printemps durerait toujours, que les places publiques resteraient le jardin de nos espoirs. Mais l histoire est une meule qui broie les cœurs les plus tendres. Je vois les ombres de ceux qui ne sont plus là, leurs voix flottent encore dans le brouillard du matin. Le poète est un traducteur de ruines, un archéologue du présent qui cherche sous la propagande le pouls fragile de la vie. Il n y a pas de victoire finale, seulement une résistance obstinée de la beauté contre la laideur, du sens contre le néant. Écrire est une manière de rester debout quand tout pousse à s agenouiller. C est un secret partagé entre ceux qui refusent de céder leur âme au plus offrant. https://www.letemps.ch/culture/bei-dao-la-voix-obscure-de-la-chine
Le silence est un métal que l on forge dans le feu de la douleur. À force de ne pas pouvoir parler, on finit par inventer une langue nouvelle, une langue d ombres et de reflets où chaque métaphore est un refuge. On nous a appelés les poètes obscurs car notre clarté était trop dangereuse pour le jour officiel. Nous avons dû nous cacher dans les replis du langage pour préserver l étincelle de l esprit. La poésie n est pas une décoration, c est un acte de survie. Elle est le dernier rempart contre l uniformité qui dévore le monde. Je cherche le mot qui saura briser la glace du cœur, celui qui fera trembler les certitudes des puissants. Il n y a rien de plus fort qu une voix qui s élève seule dans le désert de l indifférence pour dire simplement : j existe. https://www.viceversa-litterature.ch/author/3784
Quand la plume tombera de mes mains, je voudrais que l on se souvienne non de mon nom mais de mon refus. J ai refusé de chanter les louanges des tyrans, j ai refusé de trahir la douleur des miens, j ai refusé de simplifier le mystère de l homme pour le rendre acceptable. Ma vie a été un long voyage vers l intérieur, une quête de la note juste au milieu du vacarme. Si mes poèmes sont difficiles, c est que le monde est un labyrinthe sans fil d Ariane. Je pars vers l horizon avec la certitude d avoir été fidèle à ma propre nuit. Que ceux qui viendront après moi trouvent dans mes vers une lampe pour traverser leurs propres ténèbres. La poésie ne sauve pas le monde mais elle sauve l honneur de l homme face au destin. Le reste n est que littérature et poussière. https://www.bibliotheca-reveriana.ch/bei-dao-le-veilleur-de-l-exil
Présentation de l auteur
Bei Dao, de son vrai nom Zhao Zhenkai, né en 1949 à Pékin, est le représentant le plus célèbre de la poésie obscure chinoise. Figure de proue de la revue Jintian (Aujourd hui), il a marqué toute une génération par sa rupture radicale avec le réalisme socialiste officiel. Son poème La Réponse est devenu l hymne de la jeunesse lors du Printemps de Pékin en 1976 et des manifestations de 1989. Condamné à l exil après les événements de Tian anmen, il a vécu dans de nombreux pays occidentaux avant de s installer à Hong Kong. Son œuvre, hantée par les thèmes de l exil, de la mémoire et de la résistance éthique, utilise un langage fragmenté et hautement métaphorique pour explorer la condition humaine face à l oppression et au déracinement. Il est régulièrement cité parmi les favoris pour le prix Nobel de littérature.
Bibliographie
Notes sur la rose des vents, 1986. Le couloir des miroirs, 1991. Au bord du ciel, 1993. Paysages au-dessus de zéro, 1996. La rose du temps, 2005. Villes au loin, 2010.