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PLACE AUX POÈMES

LIVRE ZOOM

135 - ZOOM SHAKESPEARE

William Shakespeare (1564-1616) et ses Sonnets, monument de la littérature universelle publié en 1609. Ce cycle de 154 poèmes rompt avec la tradition pétrarquiste : le poète ne chante pas seulement une muse inaccessible, mais explore les méandres de la jalousie, du temps qui dévore la beauté, et d'un amour complexe adressé à la fois à un jeune homme (le Fair Youth) et à une femme mystérieuse (la Dark Lady).

Le sonnet shakespearien possède sa propre structure : trois quatrains et un distique final (le couplet) qui vient souvent renverser ou conclure le sens du poème avec une ironie mordante.




I. Sonnet XVIII


Te comparerai-je à une journée d'été ? Tu es plus aimable et plus tempéré : Les vents rudes ébranlent les bourgeons chéris de mai, Et le bail de l'été a un terme trop court.

Parfois l'œil du ciel brille trop ardemment, Et souvent son teint d'or se ternit ; Et toute beauté finit par déchoir de la beauté, Déchue par le sort ou le cours changeant de la nature.

Mais ton été éternel ne se flétrira pas, Ni ne perdra la possession de cette beauté que tu tiens ; Et la Mort ne se vantera pas que tu erres dans son ombre, Quand en des vers éternels tu croîtras avec le temps.

Tant que les hommes pourront respirer ou les yeux voir, Tant que cela vivra, cela te donnera la vie.



II. Sonnet LX


Comme les vagues se hâtent vers le rivage de galets, Ainsi nos minutes se hâtent vers leur fin ; Chacune prenant la place de celle qui la précède, Dans une succession laborieuse, elles s'élancent en avant.

La naissance, ayant vu le jour, rampe vers la maturité, Où, sitôt couronnée, elle est attaquée par des éclipses, Et le Temps, qui donna le don, vient maintenant le détruire. Le Temps transperce la fleur de la jeunesse,

Il trace des sillons sur le front de la beauté, Il se repaît des raretés de la nature, Et rien ne subsiste face à sa faux qui fauche tout. Pourtant, mon vers bravera le futur,

Célébrant tes mérites, malgré sa main cruelle.



III. Sonnet LXVI


Lassé de tout cela, je crie vers la mort pour avoir le repos : À voir le mérite naître mendiant, Et le vide misérable paré de fastes, Et la foi la plus pure tragiquement trahie,

Et l'honneur doré honteusement déplacé, Et la vertu virginale brutalement prostituée, Et la juste perfection injustement bafouée, Et la force rendue infirme par un pouvoir boiteux,

Et l'art réduit au silence par l'autorité, Et la folie, en docteur, contrôlant le génie, Et la simple vérité traitée de naïveté, Et le bien captif, serviteur du mal.

Lassé de tout cela, je voudrais partir, Si ce n'est qu'en mourant, je laisse mon amour seul.



IV. Sonnet CXXX


Les yeux de ma maîtresse n'ont rien du soleil ; Le corail est bien plus rouge que le rouge de ses lèvres ; Si la neige est blanche, alors ses seins sont bruns ; Si les cheveux sont des fils, des fils noirs poussent sur sa tête.

J'ai vu des roses damassées, rouges et blanches, Mais je ne vois pas de telles roses sur ses joues ; Et dans certains parfums il y a plus de délice Que dans le souffle que ma maîtresse exhale.

J'aime l'entendre parler, et pourtant je sais Que la musique a un son bien plus agréable ; J'avoue n'avoir jamais vu de déesse marcher ; Ma maîtresse, quand elle marche, foule le sol.

Et pourtant, par le ciel, je crois mon amour aussi rare Que n'importe quelle femme déguisée par de fausses comparaisons.


V. Sonnet CXLVI


Pauvre âme, centre de ma chair pécheresse, Jouet de ces forces rebelles qui t'assiègent, Pourquoi dépérir au-dedans et souffrir de la faim, Tandis que tu peins tes murs extérieurs de couleurs si riches ?

Pourquoi faire de si grandes dépenses pour une demeure passagère, Dont le bail touche si vite à sa fin ? Les vers, héritiers de cet excès de luxe, Vont-ils dévorer ta charge ? Est-ce là la fin du corps ?

Alors, mon âme, vis aux dépens de ton serviteur, Laisse-le s'étioler pour augmenter ton trésor ; Achète des termes divins en vendant des heures de lie : Nourris-toi au-dedans, ne sois plus riche au-dehors.

Ainsi tu te nourriras de la Mort qui se nourrit des hommes, Et la Mort une fois morte, il n'y a plus de trépas.



Présentation : Le théâtre de l'intime


Les Sonnets de Shakespeare sont uniques car ils introduisent une narration dramatique dans la poésie.

  • Le Realisme : Contrairement à ses contemporains qui idéalisaient l'amour, Shakespeare parle de l'odeur du souffle, des rides, de la trahison et de la haine de soi.
  • L'Androgynie et la Modernité : L'adresse à un jeune homme a longtemps troublé la critique puritaine, faisant de ce cycle une œuvre d'une liberté psychologique totale.
  • Le combat contre Chronos : Le temps est le grand ennemi. La poésie n'est pas qu'un art, c'est une technique de survie contre l'oubli.



Bibliographie : William Shakespeare (Les Sonnets)


1. Éditions de référence (Anglais)

  • The Sonnets, édition de Katherine Duncan-Jones (Arden Shakespeare). La référence absolue pour les notes historiques.
  • Shake-speares Sonnets (1609), fac-similé de l'édition originale de Thomas Thorpe.

2. Traductions françaises recommandées

  • William Shakespeare, Sonnets, traduction de Jean Fuzier, coll. « Poésie/Gallimard ». (Précise et respectueuse du rythme).
  • William Shakespeare, Sonnets, traduction d'Henri Meschonnic, Éditions Desclée de Brouwer. (Une approche plus rugueuse et moderne du langage).
  • William Shakespeare, Sonnets, traduction de Pierre Jean Jouve. (Pour la beauté poétique de la langue française).

3. Études critiques

  • Victor Hugo, William Shakespeare (Essai). Une vision romantique et puissante du génie.
  • W.H. Auden, Lectures on Shakespeare. Pour une analyse de la psychologie des Sonnets.
  • Stephen Greenblatt, Will le Magnifique (Flammarion). Une biographie qui replace l'œuvre dans son contexte élisabéthain.