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PLACE AUX POÈMES

LIVRE ZOOM

139 - ZOOM SZYMBORSKA

Wisława Szymborska (1923-2012), la poétesse polonaise, prix Nobel de littérature en 1996. Surnommée la « Mozart de la poésie », elle possédait un talent unique pour traiter les questions métaphysiques les plus profondes avec une ironie légère, une simplicité apparente et une humanité bouleversante.

Sa poésie est celle de l’étonnement devant le quotidien, refusant les grands mots pour privilégier le détail, la nuance et le doute fécond.



I. La fin et le commencement (De la mort sans exagération)


Après chaque guerre il faut que quelqu'un nettoie. Après tout, les choses ne vont pas se ranger toutes seules.

Il faut que quelqu'un pousse les décombres sur le bord des routes pour que les voitures chargées de cadavres puissent passer.

Quelqu'un doit s'enfoncer dans la boue et les cendres, dans les ressorts des canapés, les éclats de verre et les chiffons sanglants.

Ceux qui savaient ce qui se passait ici doivent céder la place à ceux qui en savent peu. Et moins que peu. Et enfin absolument rien.

Dans l’herbe qui aura recouvert les causes et les effets, quelqu’un devra être couché, un épi entre les dents, à regarder les nuages.



II. Le chat dans un appartement vide


Mourir, on ne fait pas ça à un chat. Car que doit faire un chat dans un appartement vide ? Grimper aux murs. Se frotter contre les meubles. Rien n'a l'air changé ici, et pourtant tout est différent. Rien n'a été déplacé, et pourtant il y a plus d'espace. Et le soir, la lampe ne s'allume plus.

On entend des pas sur l'escalier, mais ce ne sont pas ceux-là. La main qui mettait le poisson dans la coupelle a aussi changé de geste.

Quelque chose ne commence pas à l'heure habituelle. Quelque chose ne se passe pas comme il faudrait. Quelqu'un était là et a été, et puis a soudain disparu et s'obstine à ne pas revenir.



III. De la mort sans exagération


Elle ne s'entend pas à la plaisanterie, ni aux étoiles, ni aux ponts, ni au tissage, ni à l'exploitation minière, ni à la menuiserie, ni à la construction de murs.

Dans nos débats sur l'avenir elle a toujours le dernier mot. Ce mot n'est pourtant pas un sujet.

Elle ne sait même pas faire les choses qui relèvent de son métier : elle ne sait pas creuser une tombe, ce sont les autres qui s'en chargent.

Elle est occupée à tuer, mais elle le fait d'une manière maladroite, sans système, sans méthode. Comme si chacun de nous était son premier cas.

Triomphante, elle l'est, sans doute, mais elle n'a pas de successeur, elle n'a pas de portrait, pas de nom, elle est la seule à ne pas avoir d'anniversaire.



IV. La haine

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Regardez comme elle est toujours en forme, comme elle se porte bien, la haine, dans notre siècle. Avec quelle facilité elle franchit les obstacles les plus hauts. Comme il lui est facile de bondir, de poursuivre.

Elle n'est pas comme les autres sentiments. Elle est à la fois plus vieille et plus jeune. Elle engendre elle-même les causes qui la font vivre. Si elle s'endort, ce n'est jamais du sommeil éternel.

On dit qu'elle est aveugle. Aveugle ? Elle a l'œil vif du tireur d'élite et regarde l'avenir avec audace, elle seule.



V. Le dromadaire


Le dromadaire a une opinion sur nous, mais il la garde sous sa bosse. Il nous regarde passer avec nos sacs, nos cartes, nos boussoles et nos dieux, et il ne dit rien.

Il sait que le désert est plus grand que nos rêves, que le sable se moque de nos frontières et que le vent efface nos noms avant même que nous ne les ayons prononcés.

Il avance, d'un pas lent et sûr, portant sa propre solitude comme un trésor, laissant derrière lui des traces que le matin aura déjà dévorées.


Présentation : L'éloge du "Je ne sais pas"


Dans son discours de réception du Nobel, Szymborska a fait l'éloge de la petite phrase « Je ne sais pas ». Pour elle, c'est là que commence la poésie.

  • L'Ironie comme bouclier : Elle utilise l'humour pour parler des choses les plus graves (la guerre, la mort, la solitude), non par légèreté, mais par pudeur.
  • Le Quotidien Métaphysique : Elle peut tirer une leçon de philosophie d'un oignon, d'un vêtement ou d'un grain de sable. Chez elle, l'infini se cache dans le minuscule.
  • Le refus de l'idéologie : Ayant vécu sous le stalinisme, elle s'est vite détournée des certitudes politiques pour se consacrer à la "vérité du particulier".

Bibliographie : Wisława Szymborska


1. Anthologies de référence en français

  • De la mort sans exagération, traduit par Piotr Kaminski, coll. « Poésie/Gallimard ». (L'anthologie la plus complète et indispensable).
  • L'Instantané, traduit par Piotr Kaminski, Éditions Fayard.
  • Je ne sais pas (Discours du Nobel), Éditions Fayard.

2. Recueils originaux (Polonais)

  • Wołanie do Yeti (Appel au Yeti, 1957) : Le recueil de la rupture avec le réalisme socialiste.
  • Koniec i początek (La fin et le commencement, 1993).
  • Chwila (L'Instant, 2002).

3. Études et biographies

  • Anna Bikont et Joanna Szczęsna, Bibelots passagers : Biographie de Wisława Szymborska (non encore traduit intégralement en français, mais des extraits existent en revues).