Le dépôt
201 - ZOOM GARCIA LORCA
1. Romance de la Lune, Lune (Extrait de Romancero Gitano)
« La lune est venue à la forge avec sa jupe de nards. L'enfant la regarde, regarde. L'enfant est en train de la regarder. Dans l'air agité la lune meut ses bras et montre, lubrique et pure, ses seins d'étain dur. Fuis, lune, lune, lune. Si les gitans venaient, ils feraient avec ton cœur des colliers et des bagues blanches. Enfant, laisse-moi danser. Quand les gitans viendront, ils te trouveront sur l'enclume les petits yeux fermés. Fuis, lune, lune, lune, car j'entends déjà leurs chevaux. Enfant, laisse-moi, ne foule pas mon blanc amidonné. »
https://fr.wikisource.org/wiki/Romancero_gitano/Romance_de_la_lune,_lune
2. Chant funèbre pour Ignacio Sánchez Mejías (Partie I : La blessure et la mort - Extrait)
« À cinq heures de l'après-midi. C'était tout juste à cinq heures de l'après-midi. Un enfant apporta le linceul blanc à cinq heures de l'après-midi. Un panier de chaux déjà prêt à cinq heures de l'après-midi. Le reste n'était que mort et rien que mort à cinq heures de l'après-midi.
Le vent emporta les linges à cinq heures de l'après-midi. Et l'oxyde sema du cristal et du nickel à cinq heures de l'après-midi. Déjà luttent la colombe et le léopard à cinq heures de l'après-midi. Et une cuisse avec une corne désolée à cinq heures de l'après-midi. »
https://www.poetes.com/lorca/ignacio.php
3. Paysage de la multitude qui vomit (Extrait de Poète à New York)
« La femme grasse venait en avant poussant les racines et le mou de l'éponge. La femme grasse qui retourne les poulpes mourants. La femme grasse, l'ennemie de la lune, courait par les rues et les terrains vagues et laissait de petites têtes de crâne dans le soufre et levait les visages des banquets de l'autre siècle. [...] C'était le vomissement des mourants sur la neige qui cherchaient l'argile des premières vagues. C'était la voix de la sortie, la voix de la fin, par les tunnels où l'air se brise en petites pierres. »
https://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/Poesie-Gallimard/Poete-a-New-York
4. Casida de la Rose (Extrait de Divan du Tamarit)
« La rose ne cherchait pas l'aurore : presque éternelle sur sa tige, elle cherchait une autre chose.
La rose ne cherchait ni science ni ombre : confin de chair et d'esprit, elle cherchait une autre chose.
La rose ne cherchait pas la rose : immobile dans le ciel, elle cherchait une autre chose. »
https://www.persee.fr/doc/hispa_0018-2176_1950_num_52_3_3234
5. L'Aurore (Extrait de Poète à New York)
« L'aurore de New York a quatre colonnes de boue et un ouragan de colombes noires qui pataugent dans les eaux pourries. L'aurore de New York gémit sur les escaliers immenses en cherchant parmi les arêtes des nards d'angoisse dessinée. L'aurore arrive et personne ne la reçoit en sa bouche car là-bas il n'y a ni matin ni espoir possible. Parfois les pièces de monnaie en essaims furieux transpercent et dévorent des enfants abandonnés. »
Présentation
Federico García Lorca (1898-1936) est le poète espagnol le plus emblématique de sa génération. Fusillé par les milices franquistes au début de la Guerre Civile, sa mort a transformé son œuvre en un symbole de liberté brisée. Lorca a su réaliser une synthèse unique entre la tradition populaire andalouse (le Cante Jondo, des gitans) et les avant-gardes les plus radicales comme le surréalisme.
Son univers est peuplé de symboles obsédants : la lune (la mort), le cheval (la passion), le couteau (le destin tragique). S'il célèbre la beauté sensuelle de l'Andalousie dans son Romancero gitano, il livre une vision apocalyptique et sociale de la modernité broyeuse dans Poète à New York, écrit lors de son séjour aux États-Unis en 1929. Toute sa poésie est traversée par le concept du "Duende", cette puissance mystérieuse et tellurique qui surgit lorsque l'artiste affronte directement la mort.
Bibliographie
- García Lorca, Federico, Œuvres complètes (2 tomes), Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, Paris.
- García Lorca, Federico, Poète à New York, trad. par Claude Esteban, Gallimard, coll. « Poésie », 1980.
- García Lorca, Federico, Romancero gitano, trad. par Line Amselem, Points Poésie, 2021.
- Gibson, Ian, Federico García Lorca, Seuil, coll. « Biographies », 1991. (L'ouvrage biographique de référence).
- Esteban, Claude, Le partage des mots, Gallimard, 1990. (Essais sur Lorca et la poésie espagnole).