Le dépôt
362 - ZOOM DOUTREMONT
Textes
Il n'y a pas de page blanche, il n'y a que de la neige, et la neige est la plus belle des pages car elle est vivante, elle change avec le vent, elle fond avec le soleil, elle garde la trace de nos pas et de nos mots comme une peau sensible. J'écris ici pour que le vent lise ce que je n'ose pas dire aux hommes, pour que le froid fige ma pensée dans une forme que seul l'œil qui sait regarder pourra déchiffrer. Chaque lettre est une crevasse, chaque mot est une congère, et la phrase entière devient un paysage où la main se perd autant que l'esprit. C'est dans ce silence blanc que l'on comprend que l'écriture n'est pas un code mais une aventure physique, une marche forcée vers l'essentiel. https://www.rtbf.be/article/christian-dotremont-le-poete-de-la-laponie-10921865
J'écris pour voir ce que je pense, pour donner une silhouette à ce qui n'est encore qu'un souffle. Le logogramme n'est pas une énigme à résoudre, c'est une image à habiter. Il faut que le trait soit plus rapide que la réflexion, que l'encre coule avant que la raison n'ait eu le temps de la domestiquer. Je cherche ce point de rupture où le sens bascule dans la forme, où la lettre oublie son alphabet pour redevenir une griffe, une herbe, une nervure. C'est un combat contre la propreté de l'imprimerie, contre la ligne droite qui emprisonne le cri. Voir le mot, c'est enfin le libérer de sa fonction utilitaire pour lui rendre sa force de frappe primitive. https://www.les-lettres-francaises.fr/2022/02/christian-dotremont-le-marcheur-de-lecriture/
Le vent me lèche les mains comme un grand chien de neige, il efface mes traces au fur et à mesure que je les dépose. Je marche dans la solitude de la Laponie comme on marche dans son propre cerveau, découvrant des recoins glacés et des horizons sans fin. La solitude n'est pas un manque, c'est une plénitude ici. Chaque flocon qui tombe est une syllabe d'un poème que la terre s'adresse à elle-même. Je ne suis que l'interprète de ce passage, celui qui tente de fixer un instant de cette éternité mouvante avant qu'elle ne retourne à l'invisible. Ma plume est un bâton qui sonde la profondeur du réel. https://www.erudit.org/fr/revues/vi/1990-v15-n2-vi1353/200862ar.pdf
Je ne savais pas que le silence avait tant de racines, qu'il plongeait si loin sous l'écorce du monde. Ici, dans le Grand Nord, le silence n'est pas l'absence de bruit, c'est la présence d'une force monumentale. Mes logogrammes tentent de traduire cette architecture invisible, ces vibrations qui montent du sol gelé. Chaque mouvement de mon bras sur le papier tente d'imiter la croissance d'un bouleau ou la chute d'une stalactite. C'est une écriture de la terre, une poésie géologique qui ne s'embarrasse plus de la grammaire des salons. Le noir de mon encre est la seule réponse que je puisse donner à cette lumière blanche qui dévore tout. https://www.centrepompidou.fr/fr/ressources/oeuvre/c8pA5y
La poésie est un acte de santé, une façon de respirer plus large, de sortir de l'étouffement des conventions. Elle ne doit pas être une décoration mais une nécessité vitale, comme l'eau que l'on puise sous la glace. Quand je trace un mot, je sens mes muscles participer à la naissance du sens. Il n'y a pas de distinction entre mon corps et mon poème. Si ma main tremble, le poème tremble. Si ma pensée s'élance, le trait s'envole. C'est cette honnêteté sauvage que je poursuis, loin des artifices littéraires, dans la nudité de l'instant créateur qui ne connaît ni rature ni repentir. https://www.fine-arts-museum.be/fr/la-collection/christian-dotremont-la-pierre-et-l-oreiller
Présentation de l'auteur
Christian Dotremont, né en 1922 à Tervuren et mort en 1979 à Tervuren, est un artiste et poète belge d'une importance capitale pour les avant-gardes européennes. Cofondateur du mouvement Cobra en 1948, il a œuvré toute sa vie à briser les frontières entre la peinture et l'écriture. Son invention majeure, le logogramme, exprime cette fusion où le texte devient un graphisme d'une grande puissance expressive, souvent réalisé à l'encre de chine. Profondément marqué par ses voyages en Laponie, il a développé une esthétique du blanc et de la trace, liant indissociablement son état de santé fragile à une quête de liberté créatrice absolue.
Bibliographie
La Pierre et l'Oreiller, Gallimard, 1955. Logogrammes I et II, Maeght, 1964-1972. Ablogogrammes, Fata Morgana, 1986. J'écris pour voir, Galilée, 2004. Commencer par la fin, Guy Ditée, 1970.