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PLACE AUX POÈMES

LIVRE ZOOM

206 - ZOOM GARCILASO DE LA VEGA

Garcilaso de la Vega, le « Prince des poètes de langue castillane », qui a su marier la plume et l'épée.




Textes




1. Sonnet X (Poème complet)


« Ô doux gages, par moi trouvés pour mon malheur,

Doux et joyeux quand Dieu le permettait encore,

Soyez unis en ma mémoire, je vous implore,

En ce lieu où fut jadis ma plus grande douleur.

Qui m'eût dit, quand je voyais en votre faveur

Le bien qu’en votre aspect mon âme alors honore,

Que vous deviez, d'un souvenir qui me dévore,

Me causer aujourd’hui une telle rigueur ?

Puisqu'en un seul instant vous m'avez tout ravi,

Le bien que vous m’aviez si longuement promis,

Prenez aussi le mal que vous m'avez laissé ;

Sinon, j'aurai soupçon que vous m'avez servi

De ce bonheur passé, dont vous fûtes les amis,

Pour me voir mourir plus tristement délaissé. »

https://fr.wikisource.org/wiki/Sonnets_(Garcilaso_de_la_Vega)/Sonnet_X





2. Sonnet XXIII (Extrait sur le Carpe Diem)


« Tandis que de la rose et du lys le teint clair

Se montre sur votre visage, ô belle dame,

Et que votre regard, d'une honnête et vive flamme,

Enflamme le cœur et sait le rendre à l'air ;

Et tandis que vos cheveux, qui dans la veine de l'or

Furent choisis, au gré du vent qui les délaisse,

Sur votre col blanc, fier de sa propre jeunesse,

S’éparpillent en désordre et brillent encore ;

Cueillez de votre joyeux printemps le doux fruit,

Avant que le temps colérique ne vienne couvrir

De neige cette tête, et ne flétrisse la fleur.

Le temps léger change tout ce qui luit,

Pour ne point changer sa coutume de tout finir,

Sauf ce cœur qui se meurt de sa propre douleur. »

https://fr.wikisource.org/wiki/Sonnets_(Garcilaso_de_la_Vega)/Sonnet_XXIII




3. Églogue I (Extrait - Le chant de Salicio)


« Ô plus dure que le marbre à mes plaintes,

Et au feu qui me brûle, plus glacée que la neige !

Je meurs, et de la vie je redoute le piège ;

Je redoute la mort, tant j'ai de craintes

De ne plus te voir, toi qui m’as délaissé.

Le soleil éclaire déjà la haute montagne,

Et les oiseaux saluent le jour nouveau ;

Mais pour moi, il n'est point de repos dans la campagne,

Point de sommeil qui vienne apaiser mon cerveau.

Le ruisseau murmure en passant sur les pierres,

Les fleurs s'ouvrent au vent matinal,

Et moi, je ne fais qu'ouvrir mes paupières

Pour verser des larmes sur mon destin fatal. »

https://www.poetes.com/garcilaso/eglogue1.php





4. Églogue III (Extrait - Les nymphes du Tage)


« Dans cet endroit si vert et si ombreux, Où le Tage déploie ses eaux cristallines, Quatre nymphes sortirent des ondes divines, Pour tisser sur la rive des voiles soyeux. L'une brodait de l'or et de la soie fine L'histoire d'Orphée descendant aux enfers ; L'autre peignait de sa main enfantine Les amours d'Apollon en des palais ouverts. C'était un travail de déesse et de fée, Où la nature même semblait se surpasser, Tant la beauté par l'art était ici coiffée, Qu'on ne pouvait du regard s'en lasser. »

https://www.persee.fr/doc/hispa_0018-2176_1923_num_25_2_2142




5. Ode à la Fleur de Gnide (Extrait)


« Si de ma basse lyre

Le son pouvait être si fort qu'en un instant

Il pût apaiser la colère du vent

Et la fureur de la mer qui soupire,

Je ne chanterais pas les victoires de Mars,

Ni les exploits des grands capitaines sanglants,

Mais la beauté de tes yeux, si puissants,

Qui lancent vers moi de mortels regards.

Je dirais comment ton dédain me tourmente,

Comment ta froideur me réduit en cendres,

Et comment mon âme, de toi seule aimante,

N'aspire qu'à tes baisers les plus tendres. »



Présentation



Garcilaso de la Vega (1501-1536) incarne l'idéal de l'homme de la Renaissance : le courtisan accompli, guerrier intrépide et poète raffiné. Issu de la haute noblesse castillane, il fut l'un des favoris de l'empereur Charles Quint. Sa rencontre avec la poésie italienne de Pétrarque lors de ses séjours à Naples a provoqué une révolution sans précédent dans les lettres espagnoles.

Avant lui, la poésie castillane était dominée par des rythmes plus rudes et populaires. Garcilaso a introduit le sonnet, l'hendécasyllabe (vers de onze syllabes) et les thèmes de l'Arcadie pastorale. Son œuvre, bien que brève (il est mort à 35 ans lors d'un assaut militaire en Provence), est d'une perfection formelle absolue. Elle chante l'amour malheureux (pour la dame portugaise Isabel Freyre), la nature idyllique et la fuite du temps avec une mélancolie lumineuse qui a défini l'âge d'or espagnol.




Bibliographie

  • Garcilaso de la Vega, Œuvres complètes, trad. par Paul-Henri Borgel, Aubier-Montaigne, Paris, 1947.
  • Garcilaso de la Vega, Sonnets et autres poèmes, trad. par Bernard Sesé, Éditions de la Différence, 1993.
  • Lapesa, Rafael, La trayectoria poética de Garcilaso, Alianza Editorial, Madrid, 1985. (L'étude critique de référence).
  • Keniston, Hayward, Garcilaso de la Vega: A Critical Study of His Life and Works, New York, 1922.
  • Darst, David H., Juan Boscán and Garcilaso de la Vega, Twayne, Boston, 1978.