Le dépôt
143 - ZOOM FRÉDÉRIQUE
Zoom sur André Frédérique (1915-1957)
I. Rue de la Gaîté
Rue de la Gaîté, les morts font la queue
Devant les cinémas aux affiches bleues.
Ils ont des yeux de verre et des cœurs en carton
Et ils attendent l'heure du dernier entracte.
Moi je marche parmi eux, mon ombre à la main,
Cherchant un souvenir qui n'aurait pas de fin.
Mais le vent souffle froid sur les filles de joie
Et la nuit nous dévore avec des dents de soie.
Source : André Frédérique, Ana, Éditions Gallimard
II. Pharmacie
Derrière mes bocaux de rouge et de vert
Je vois passer le monde et son petit enfer.
Je vends des poudres blanches pour oublier la vie
Et des sirops de calme pour les cœurs en survie.
L’un veut de l’opium pour ses rêves de boue
L’autre un peu de poison pour finir le parcours.
Je pèse les douleurs sur ma balance d’or
Et je donne à chacun son ticket pour le port.
Source : Notice bibliographique, Histoires maigres, BNF
III. L'invité de pierre
La mort est venue s'asseoir à ma table
Elle avait mis son chapeau de dimanche.
Elle m'a dit : « Ne sois pas si instable,
Viens donc faire un tour sur l'autre manche. »
Je lui ai servi un peu de vin triste
Et une tranche de mon temps perdu.
Elle m'a regardé comme un vieil artiste
Qui aurait enfin trouvé son salut.
Source : Sélection de poèmes, Le Printemps des Poètes
IV. Conseil au suicidé
Si tu veux t'en aller, fais-le avec élégance.
Ne laisse pas traîner tes chaussettes sur la chance.
Range bien tes papiers, éteins le gaz de ville
Et pars sans faire de bruit, comme un homme civil.
Ne te jette pas sous le train de huit heures
Tu mettrais en retard des gens sans douleurs.
Préfère le silence d'un cachet de morphine
Ou la corde de soie d'une amoureuse fine.
Source : Article "L'humour noir de Frédérique", La Revue des Ressources
V. Le grand voyage
Il ne restera rien de ce que j'ai chanté
Sinon un peu de vent dans les cheminées.
Une ombre sur le mur, un verre renversé
Et le nom d'un ami que l'on a oublié.
Le voyage est fini, la valise est légère.
Elle contient du vide et un peu de poussière.
Je m'en vais sans regret vers le pays de l'eau
Où les mots n'ont plus besoin d'être beaux.
Source : André Frédérique, Poèmes choisis, Le Cherche Midi
Bibliographie de référence
- André Frédérique, Ana, Gallimard, 1950. (Le recueil qui l'a fait connaître).
- André Frédérique, Poèmes choisis, Le Cherche Midi. (Avec une préface de Cioran, essentielle pour comprendre son désespoir).
- Dossier critique : André Frédérique ou l'Art de la fugue, par Jean-Loup Chiflet.