Le dépôt
452 - ZOOM JÉSUS
Pierre Lamarque, Vie de Jésus
jésus adorait sa raquette adorait son vélo et ses chaussures souples
jésus aimait ses chattes son chien frisé son perroquet son âne
jésus adorait lire couché, adorait écrire debout, adorait cuisiner assis jésus aima ses cinq, dix, quinze, vingt, vingt-cinq, trente, quarante
cinquante, soixante, soixante-dix, quatre-vingt, quatre-vingt dix,
cent ans
jésus était aimé et adoré de tous
jésus enseignait la morale les bonnes moeurs le devoir et le droit l'honnêteté le bien les principes les valeurs
jésus centenaire trahi subit le supplice mortel de la croix
jésus était connu dans le monde entier
https://lapageblanche.com/le-depot/place-aux-poemes/livre-zoom/452-zoom-jesus
Maurice Carême, Le regard du petit Jésus
C'était un petit enfant Qui riait dans son berceau. Il regardait le ciel blanc Et le vol d'un petit oiseau. Il ne savait pas encore Qu'il serait un jour le Christ, Et que son destin de mort Le rendrait si vieux, si triste. Il jouait avec ses mains, Il suçait son petit pouce, En attendant les matins Où l'herbe serait plus douce. Il ne voyait que sa mère Et le lait de son sein blond, Loin de la croix et du lierre Et du sang sur son front.
https://www.mauricecareme.be/poemes.php?id=37
Francis Jammes, La bonne visite
Si Jésus revenait, par un soir de décembre, S'asseoir à notre table et chauffer ses doigts bleus, Nous ne lui dirions pas d'aller dans l'autre chambre, Nous resterions ainsi, tous les deux, tous les trois, À regarder la flamme et le bois qui pétille. Il nous raconterait des histoires de rois, D'étoiles, de bergers et de pauvre famille, Et nous l'écouterions, sans oser lui parler, Tant nous aurions de peur de le voir s'en aller. Il ne serait pas Dieu, mais un simple voyageur, Un pauvre un peu lassé par le vent et la route, Et nous mettrions pour lui du pain et du bonheur, En écoutant son cœur que le silence écoute.
https://www.academie-francaise.fr/les-immortels/francis-jammes
Marie Noël, Le Christ en bois
Le Christ est dans un coin de la vieille cuisine,
Il regarde maman qui prépare le pain.
Il a l'air d'avoir faim, sous sa tresse d'épine,
Et de vouloir aussi un morceau dans sa main.
On n'ose pas lui dire : approche-toi du feu,
Car il est tout en bois et le feu brûle l'arbre,
Mais on sent bien qu'il est un tout petit peu Dieu
Derrière son regard qui ressemble au marbre.
Il voit passer les chats, il entend le buffet
Qui craque doucement dans l'ombre de la nuit,
Et l'on dirait parfois que tout ce qu'il a fait
C'est d'être là, tout seul, et d'aimer sans un bruit.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5439527p
Jacques Prévert, Pater Noster
Notre Père qui êtes aux cieux
Restez-y
Et nous nous resterons sur la terre
Qui est parfois si jolie
Avec ses mystères de New York
Et puis ses mystères de Paris
Qui valent bien celui de la Trinité
Avec son petit canal de l'Ourcq
Sa grande muraille de Chine
Sa rivière de Morlaix
Ses bêtises de Cambrai
Avec son océan Pacifique
Et ses deux bassins aux Tuileries
Avec ses bons enfants et ses mauvais sujets
Avec toutes les merveilles du monde
Qui sont là
Simplement sur la terre
Offertes à tout le monde
Éparpillées
Émerveillées elles-mêmes d'être de telles merveilles
Et qui n'osent pas se l'avouer
Comme une jolie fille nue qui n'ose pas se montrer.
https://www.bnf.fr/fr/jacques-prevert
Présentation
La figure de Jésus dans la poésie moderne et contemporaine subit une transformation radicale qui le ramène à une dimension strictement humaine et parfois humoristique. En le dotant d'objets du quotidien comme un vélo ou une raquette, ou en le plaçant dans le cadre domestique d'une cuisine, les poètes brisent la distance sacrée pour instaurer une proximité affective. Ce procédé de familiarisation permet d'explorer la spiritualité non plus comme un dogme rigide mais comme une présence immanente au sein des activités les plus simples. Le texte de Pierre Lamarque utilise l'anachronisme et l'inventaire pour souligner l'universalité de cette figure, tandis que les auteurs comme Maurice Carême ou Marie Noël privilégient la tendresse de l'enfance ou de la vie rurale. Jacques Prévert, avec son ironie caractéristique, revendique la beauté du monde terrestre face à l'abstraction céleste. L'ensemble de ces textes dessine un Christ compagnon de l'existence ordinaire, dont le destin tragique s'efface parfois derrière le plaisir de vivre cent ans ou de partager un repas.
Bibliographie
Carême, Maurice, La Lanterne magique, Gallimard, Paris, 1947. Jammes, Francis, Le Deuil des Primevères, Mercure de France, Paris, 1901. Noël, Marie, Notes intimes, Stock, Paris, 1959. Prévert, Jacques, Paroles, Éditions du Point du Jour, Paris, 1946. Verheggen, Jean-Pierre, Ridiculum Vitae, Gallimard, Paris, 1994.