Le dépôt
465 - ZOOM NATURE
Alphonse de Lamartine, Le Vallon
Mon cœur est lassé de tout, même de l'espérance ;
N'allez plus m'envier l'asile du passé ;
Ô vallon paternel, ô douce souvenance,
Où je viens demander ce que j'ai tant laissé !
Là, de deux ruisseaux l'onde au loin réunie
Serpente en un vallon que l'ombre a rétréci ; I
ls s'arrêtent un peu, leur onde est plus unie,
Leur murmure est plus sourd, ils s'endorment ici.
La source de mes jours comme eux s'est écoulée ;
Elle a passé sans bruit, sans nom et sans retour ;
Mais leur onde est limpide, et mon âme troublée
N'a pas réfléchi même un seul rayon de jour.
Reposons-nous, mon âme, en ce dernier asile,
Ainsi qu'un voyageur, qui, le cœur plein d'espoir,
S'assied, avant d'entrer, aux portes de la ville,
Et respire un moment l'air glacé de ce soir.
Comme l'enfant, sevré de sa plus tendre enfance,
Sur le sein de sa mère est pour lui le sommeil,
Mon cœur, lassé de tout, ne veut que le silence,
Le silence du soir, le calme du réveil.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k202410t/f33.item
Anna de Noailles, L’Offrande à la Nature
Nature au cœur profond sur qui les cieux reposent,
Nul n'aura comme moi tout aimé dans ce monde,
Rien n'est si doux que l'air, et les jardins, et les roses,
Rien n'est si pur que l'eau sur la plaine profonde.
J'ai tout aimé, le vent qui passe et qui frissonne,
Le parfum des tilleuls dans la chaleur du soir,
Le son de la cloche au lointain qui résonne,
Et l'ombre qui descend sur le grand miroir noir.
Je vous apporte tout ce que mon âme recèle,
Le désir de vivre et l'ardeur de savoir,
Et le battement fou de mon aile nouvelle
Qui veut aller plus loin que le dernier espoir.
Prenez-moi tout entière, ô terre nourricière,
Faites de mon corps l'herbe et la fleur et le grain,
Que je sois la poussière et que je sois la pierre,
Et que je me confonde avec votre destin.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k102830p/f135.item
Émile Verhaeren, La Terre
La terre, elle est à nous, la terre maternelle,
Avec ses bois profonds et ses champs de moissons,
Avec sa force immense et sa vie éternelle,
Et tout ce que nous sommes et tout ce que nous pensons.
Elle nous donne le pain, elle nous donne le vin,
Elle nous donne le gîte et le feu du foyer,
Elle est le commencement et elle est la fin,
Le chemin qui s'en va et le droit d'espérer.
On l'entend qui travaille au milieu du silence,
Dans le germe qui pousse et le fruit qui mûrit,
On sent dans ses entrailles une grande espérance
Qui monte vers le ciel ainsi qu'un seul esprit.
O terre, ô vieille terre, ô mère de nos mères,
Toi qui portes les morts et qui nourris les vivants,
Délivre-nous enfin de nos haines amères,
Et rends-nous le secret du soleil et des vents.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k102759x/f104.item
Paul Valéry, Palme
De sa grâce redoutable
Voile-toi, mais ne crains pas
Qu'une main insatiable
N'en dérange les appas !
L'âme n'est point solitaire
Près de ce fût qui, par terre,
Puise aux sources de l'effroi ;
Et sa force dédaigneuse
Se nourrit de la fangeuse
Substance qui dort sous soi.
Patience, patience,
Patience dans l'azur !
Chaque atome de silence
Est la chance d'un fruit mûr !
Viendra l'heureuse surprise :
Une colombe, la brise,
L'ébranlement le plus doux,
Une femme qui s'appuie,
Feront tomber cette pluie
Où l'on se jette à genoux !
Qu'importe que tout se perde
Dans le vent et dans le noir !
Une palme est la plus verte
Quand elle n'a plus d'espoir !
Elle boit à la fontaine
De l'ombre la plus lointaine,
Et sa force s'en nourrit,
En attendant que le monde,
Dans sa clarté vagabonde,
Lui rende ce qu'elle a pris.
https://www.academie-francaise.fr/les-immortels/paul-valery
Francis Jammes, La terre est pleine de chansons
La terre est pleine de chansons et de murmures, De cris de bêtes bleues et de bruits de feuillages, De secrets qui s'en vont à travers les ramures, Et de l'appel lointain des oiseaux de passage.
On ne sait pas pourquoi tout cela est si beau, Pourquoi l'herbe est si verte et le ciel si limpide, Pourquoi le vent se tait au bord de ce ruisseau, Et pourquoi le silence est si plein et si vide.
Mais on sent bien que Dieu est là, sous chaque pierre, Dans le cœur du crapaud et dans l'œil du pinson, Qu'il écoute le monde avec une prière, Et qu'il est lui-même la voix de la moisson.
Aimons la terre ainsi qu'une humble créature, Aimons-la dans sa force et dans sa nudité, Car nous ne sommes rien sans cette grande nature Qui nous donne la vie et l'immortalité.
https://www.academie-francaise.fr/les-immortels/francis-jammes
Présentation
La thématique de la nature dans la poésie des dix-neuvième et vingtième siècles opère un glissement d'une contemplation mélancolique vers une fusion métaphysique. Pour Alphonse de Lamartine, le paysage est le réceptacle de la douleur humaine, un asile où l'âme cherche l'oubli dans le calme d'un vallon. Cette vision romantique s'efface chez Anna de Noailles au profit d'une identification charnelle et ardente, où la poétesse demande à se dissoudre dans les éléments. Émile Verhaeren apporte une dimension plus sociale et cosmique, célébrant la terre comme une force matricielle et nourricière commune à tous les hommes. Paul Valéry, à travers la figure de la palme, intellectualise la nature pour en faire le symbole de la patience et de la maturation spirituelle. Enfin, Francis Jammes réconcilie la nature avec une forme de spiritualité quotidienne et humble, trouvant le sacré dans les manifestations les plus infimes du vivant. L'ensemble de ces textes souligne l'importance de la nature comme fondement de l'existence et source inépuisable d'un renouveau poétique et spirituel.
Bibliographie
Jammes, Francis, De l'angélus de l'aube à l'angélus du soir, Mercure de France, Paris, 1898. Lamartine, Alphonse de, Méditations poétiques, Dépôt central de la librairie, Paris, 1820. Noailles, Anna de, L'Ombre des jours, Calmann-Lévy, Paris, 1902. Valéry, Paul, Charmes, Gallimard, Paris, 1922. Verhaeren, Émile, Les Forces tumultueuses, Mercure de France, Paris, 1902.