Le dépôt
472 - ZOOM HERMÉTISME
Maurice Scève, Délie (CCLXVII)
Le souvenir de mon malheureux sort,
Qui de si loin me vient importuner,
Me fait sentir une si vive mort,
Que je ne sais où je dois me tourner.
Le jour me veut la clarté détourner,
Et la nuit fait mes ténèbres plus noires :
Si que mes yeux, de pleurer trop notoires,
Ne voient au ciel aucun signe de paix.
Mais tu sauras, ô monde, par ces gloires,
Que mon amour est un abîme épais.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k71383m/f146.item
Stéphane Mallarmé, Ses purs ongles très haut dédiant leur onyx
Ses purs ongles très haut dédiant leur onyx,
L'Angoisse, ce minuit, soutient, lampadophore,
Maint rêve vespéral brûlé par le Phénix
Que ne recueille pas de cinéraire amphore
Sur les crédences, au salon vide : nul ptyx,
Aboli bibelot d'inanité sonore,
(Car le Maître est allé puiser des pleurs au Styx
Avec ce seul objet dont le Néant s'honore).
Mais proche la croisée au nord vacante, un or
Agonise selon peut-être le décor
Des licornes ruant du feu contre une nixe,
Elle, défunte nue en le miroir, encor
Que, dans l'oubli fermé par le cadre, se fixe
De scintillations sitôt le septuor.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1512415w/f112.item
Paul Valéry, Le Vin perdu
J'ai quelque jour, dans l'Océan,
(Mais je ne sais plus sous quel ciel)
Jeté, comme offrande au néant,
Tout un peu de vin précieux...
Qui voulut votre perte, ô jus ?
Obéis-je au devin peut-être ?
Obéis-je au souci du cœur,
Songeant au sang, versant le vin ?
Sa transparence accoutumée
Après une rose fumée
Reprit aussi pure la mer...
Perdu ce vin, ivres les ondes !...
J'ai vu bondir dans l'air amer
Les figures les plus profondes...
https://www.academie-francaise.fr/les-immortels/paul-valery
René Char, Partage formel (XX)
L'acte est vierge, même répété.
L'écriture est un long chemin de patience
Où la foudre parfois vient poser sa clarté.
Il n'y a pas de clef pour la transparence,
Mais seulement des éclats de vérité
Qui brûlent les doigts de celui qui s'avance.
La poésie est ce qui nous délivre de l'évidence,
Ce qui nous rend au mystère de l'unité,
Dans le fracas des mots et du silence.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k3351982j/f84.item
Eugène Guillevic, Sphère
Il n'y a pas d'entrée
Pour aller dans la sphère.
On est dehors
Et on regarde l'unité.
La sphère est là,
Fermée sur son secret,
Lisse comme un ciel
Sans oiseau et sans vent.
Elle ne dit rien,
Elle ne demande rien,
Elle est seulement
Le poids de sa présence.
Et nous tournons autour,
Comme des insectes aveugles,
Cherchant la faille
Par où la lumière commence.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k34000305/f22.item
Présentation
L'hermétisme poétique désigne une esthétique de l'obscurité volontaire où le sens ne se livre pas immédiatement à la lecture. Historiquement enraciné dans la Renaissance avec Maurice Scève et les théories néo-platoniciennes, ce courant trouve son apogée moderne chez Stéphane Mallarmé, qui cherche à isoler le langage de sa fonction communicative pour en faire un pur objet de suggestion. L'hermétisme n'est pas une volonté d'exclure le lecteur, mais une invitation à une participation active : le texte devient une énigme, un rituel ou une structure métaphysique dont la "clef" réside dans la résonance des mots plutôt que dans leur définition. Des auteurs comme Paul Valéry ou René Char prolongent cette exigence en refusant la facilité du lyrisme pour privilégier la densité du symbole et la rigueur de la forme. Chez les poètes hermétiques, le silence et le blanc de la page sont aussi signifiants que le verbe, créant une tension entre le dicible et l'ineffable. Cette poésie de la connaissance, souvent perçue comme élitiste, vise en réalité à restaurer la dimension sacrée et originelle du langage face à la banalisation du monde moderne.
Bibliographie
Char, René, Fureur et Mystère, Gallimard, Paris, 1948. Guillevic, Eugène, Sphère, Gallimard, Paris, 1963. Mallarmé, Stéphane, Poésies, Revue Indépendante, Paris, 1887. Scève, Maurice, Délie, objet de plus haute vertu, Sulpice Sabon, Lyon, 1544. Valéry, Paul, Charmes, Gallimard, Paris, 1922.