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PLACE AUX POÈMES

LIVRE ZOOM

471 - ZOOM FUGITIVE POÉSIE

Voltaire, Sur l'usage de la vie


Le ciel, pour nous sauver du poids de nos misères,

Nous donna les plaisirs, ces enfants de la terre ;

Ils naissent sous nos pas, ils volent à nos voix,

Et l'on n'est point heureux sans subir leurs lois.

Jouissons, mon ami, d'une heureuse indolence ;

Que l'esprit et le cœur gardent leur vigilance,

Mais que la raison même, avec un soin jaloux,

Sache en cueillir les fruits et s'en faire un dégoût.

La vie est un voyage, on y trouve des fleurs ;

Il faut savoir passer et cacher ses douleurs,

Et, sans trop s'attacher au chemin qu'on parcourt,

Donner tout à la joie et rien qu'à l'amour.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k2147408/f15.item



Évariste de Parny, Le Matin


Déjà la fraîche aurore, au teint de rose et d'or,

Sur les gazons fleuris vient de naître encore ;

Le zéphyr, en fuyant, emporte les parfums,

Et le jour va chasser les songes opportuns.


Viens, ma belle Éléonore, ô toi que j'aime tant,

Viens cueillir avec moi le bouton renaissant ;

L'amour nous attend là, sous l'ombrage discret,

Où nous irons conter notre tendre secret.


Le temps vole, ma chère, et les instants sont courts ;

Il faut donner au plaisir le plus beau de nos jours ;

La jeunesse s'enfuit comme un léger nuage,

Et laisse après soi les regrets du vieil âge.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1040310m/f42.item




Jean-Baptiste-Louis Gresset, Le Siècle de Louis XV


Où sont-ils, ces beaux jours de fête et de lumière,

Où la muse, en chantant, ouvrait sa carrière ?

Aujourd'hui, l'on ne voit que des vers de salon,

Où l'on cherche l'esprit plus que le Apollon.


On fait une épigramme, un madrigal léger,

Et l'on croit, en riant, avoir tout su juger.

La ville est un théâtre où chacun joue son rôle,

Où l'on change d'avis ainsi que de parole,


Et l'on ne cherche plus, dans ce siècle savant,

Qu'à passer le moment le plus agréablement.

Tout est jeu, tout est mode, et la raison s'enfuit

Devant le vain éclat qui nous trompe et nous fuit.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k201198h/f135.item




Charles-Pierre Colardeau, Les Plaisirs de la campagne


Loin du bruit de la ville et de ses vains honneurs,

Je viens chercher ici le repos de mon cœur.

Le ruisseau qui murmure et le vent qui frissonne

Me donnent plus de joie que la cour et le trône.


On y voit la bergère, au regard ingénu,

Chanter un air ancien que l'on n'a pas connu ;

On y voit le berger, sous l'orme ou le tilleul,

Qui ne craint plus l'envie et qui n'est jamais seul.


L'amour est ici vrai, sans fard et sans malice,

Et l'on ignore enfin ce que c'est que le vice.

O nature charmante, ô douce liberté,

C'est en toi que je trouve la seule vérité.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k202813h/f85.item




Nicolas-Joseph-Laurent Gilbert, Ode sur l'Espérance


Espérance, ô toi seule, au milieu de mes peines,

Viens briser pour un jour mes trop lourdes chaînes ;

Fais-moi voir un avenir plus doux et plus serein,

Où je puisse échapper à mon cruel destin.


La poésie est là, comme une amie fidèle,

Qui me prête son aile et sa vive étincelle ;

Mais les vers que je fais ne sont que des éclairs

Qui passent et s'en vont dans le vide des airs.


Tout est fugitif, hélas ! et tout nous abandonne,

La gloire que l'on cherche et le nom que l'on donne ;

Il ne reste de nous qu'un souvenir léger,

Que le temps, en fuyant, s'empresse d'effacer.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k2058428/f12.item



Présentation


La poésie fugitive constitue l'un des courants les plus représentatifs de l'esprit du XVIIIe siècle français. Conçue pour l'agrément des cercles mondains et des salons, elle rejette la gravité de l'épopée ou de la tragédie au profit d'un art de vivre immédiat. Ces "vers de société" adoptent des formes courtes — madrigaux, épigrammes, impromptus — pour célébrer le plaisir, la galanterie et la futilité assumée. Voltaire, bien que grand philosophe, fut l'un des maîtres de ce genre où l'élégance du style masque souvent une réflexion désabusée sur la brièveté de l'existence. Évariste de Parny y apporte une sensibilité plus charnelle et mélancolique, annonçant par certains aspects le lyrisme futur. Cette poésie se veut avant tout une conversation en vers, où la pointe et l'esprit priment sur l'épanchement sentimental. Elle témoigne d'une société aristocratique et intellectuelle qui, consciente de sa fragilité, cherche dans l'art la sublimation de l'instant présent. Malgré son apparente légèreté, la poésie fugitive a contribué à la perfection de la métrique française et à l'épurement du goût classique avant les bouleversements révolutionnaires.



Bibliographie



Colardeau, Charles-Pierre, Œuvres, Veuve Duchesne, Paris, 1779. Gilbert, Nicolas-Joseph-Laurent, Œuvres complètes, Le Jay, Paris, 1788. Gresset, Jean-Baptiste-Louis, Œuvres, Édouard Kelhmarck, Paris, 1748. Parny, Évariste de, Poésies érotiques, Hardouin et Gattey, Paris, 1778. Voltaire, Œuvres complètes, tome XII : Poésies, Garnier Frères, Paris, 1877.