Le dépôt
424 - ZOOM MURASAKI-SHIKIBU
Murasaki Shikibu, figure de proue de la littérature japonaise et pionnière du roman psychologique mondial.
Textes
Le monde n'est qu'un songe, une rosée matinale qui s'évapore au premier rayon de soleil. Pourquoi alors nos cœurs s'attachent-ils avec tant de ferveur à ces apparences fugaces ? J'observe les dames de la cour s'agiter pour un rang ou pour un vêtement, tandis que le vent d'automne disperse déjà les feuilles d'érable dans le jardin. La vie est une suite de rencontres et de séparations, un flux perpétuel où l'âme cherche en vain un rivage stable. Le Prince Genji lui-même, malgré sa beauté éblouissante et sa gloire, n'échappe pas à la mélancolie profonde qui sourd de chaque instant de bonheur. La véritable élégance réside dans cette conscience de l'impermanence, le mono no aware, ce sentiment poignant devant la splendeur qui se fane. Nous écrivons pour fixer l'ombre d'un parfum, le reflet de la lune dans une coupe de saké, avant que le temps ne les emporte dans l'oubli. https://www.sacred-texts.com/shi/genji/index.htm
Les hommes sont des êtres étranges qui croient pouvoir cacher leurs secrets derrière des paravents de soie. Mais le cœur humain n'a pas de cloisons, et ses tourments transparaissent dans le tremblement d'une écriture ou le choix d'une couleur de manche. J'ai vu tant de passions naître et mourir dans les couloirs du palais, tant de larmes versées en secret sous les cerisiers en fleurs. Le désir est une forêt obscure où l'on se perd avec délice et effroi. Genji cherche dans chaque femme le souvenir d'une mère disparue, une quête impossible qui le mène de déception en déception. La poésie est le seul langage capable d'exprimer ces nuances de l'âme, ces silences qui en disent plus long que les discours. Un poème échangé au matin après une nuit d'amour vaut tous les serments du monde, car il porte en lui la fragilité et la vérité de l'instant partagé. https://www.worldhistory.org/Murasaki_Shikibu/
On me reproche souvent ma réserve et mon goût pour les livres anciens. On dit que je suis fière, que je cache mon savoir sous un masque de froideur. Mais comment ne pas se sentir seule au milieu de cette agitation frivole ? Je préfère la compagnie des textes classiques et le silence de ma chambre aux commérages de la cour. Lire, c'est voyager dans le temps, c'est converser avec des esprits qui ont connu les mêmes doutes et les mêmes joies que nous. J'ai appris le chinois en écoutant les leçons données à mon frère, bravant les interdits qui frappent les femmes de mon rang. Le savoir est une lumière que l'on porte en soi, une protection contre la vacuité des jours. Écrire n'est pas un passe-temps, c'est une nécessité pour comprendre l'écheveau complexe de nos destinées et pour donner une forme à ce chaos que nous appelons la vie. https://www.britannica.com/biography/Murasaki-Shikibu
La neige tombe sur le pavillon de bois, effaçant les sentiers et le bruit du monde. C'est l'heure où les souvenirs remontent à la surface comme des bulles dans une eau calme. Je me souviens de l'impératrice Shoshi, de sa grâce fragile et de sa confiance. J'écris pour elle, pour la distraire de l'ennui des jours, mais j'écris aussi pour moi-même, pour ne pas oublier qui je suis. Les personnages de mon roman sont devenus plus réels que les personnes de chair et d'os qui m'entourent. Ils souffrent, ils aiment, ils vieillissent sous ma plume, et à travers eux, j'explore les recoins les plus sombres de la psyché humaine. La mort n'est pas la fin, c'est une transformation, un passage vers une autre chambre de la demeure universelle. Tout ce qui est écrit demeure, tel un écho qui résonne longtemps après que la voix s'est tue. https://www.metmuseum.org/toah/hd/mura/hd_mura.htm
Le crépuscule descend sur les collines de Kyoto, peignant le ciel de teintes pourpres et dorées. C'est le moment où les fantômes se réveillent et où les regrets deviennent plus lourds. J'ai connu l'amour, la perte d'un mari, la solitude de la veuve. J'ai vu la splendeur de l'ère Heian atteindre son apogée avant de commencer son lent déclin. Mon œuvre est un miroir tendu à mon époque, un témoignage de ce que fut la vie des femmes et des hommes dans ce monde de soie et de papier. Ne cherchez pas mon visage, il est caché derrière mes mots. Je suis la narratrice invisible, celle qui observe et qui note, celle qui transforme la douleur en beauté. Quand je ne serai plus là, mon esprit flottera encore dans les jardins de la cité impériale, là où les glycines s'inclinent sous le poids de leur propre parfum et où la lune se reflète éternellement dans l'étang de cristal. https://www.unesco.org/en/articles/murasaki-shikibu-lady-murasaki-and-tale-genji
Présentation de l'auteur
Murasaki Shikibu, née vers 973 et morte vers 1014 ou 1025, est une romancière et poétesse japonaise de l'époque de Heian. Dame de compagnie à la cour impériale auprès de l'impératrice Shoshi, elle est l'auteure du Dit du Genji (Genji Monogatari), considéré comme le premier roman psychologique de l'histoire mondiale. Son œuvre, d'une complexité narrative et d'une profondeur émotionnelle inégalées pour son temps, dépeint avec une précision chirurgicale les mœurs, les intrigues et la sensibilité esthétique de l'aristocratie japonaise. Érudite maîtrisant le chinois (langue alors réservée aux hommes), elle a également laissé un journal intime et une anthologie poétique qui offrent un regard précieux sur la condition féminine et la vie intellectuelle de son époque.
Bibliographie
Le Dit du Genji (Genji Monogatari), vers 1000-1012. Journal de Murasaki Shikibu (Murasaki Shikibu Nikki), vers 1008-1010. Recueil poétique de Murasaki Shikibu (Murasaki Shikibu Shu). Nouvelles de la cour (attributions débattues).