Le dépôt
459 - ZOOM VINCENSINI
le chant des pierres (in Le Livre des morts, 1967)
source : Poésie/Gallimard, 2005
les pierres parlent elles parlent bas elles parlent depuis toujours elles parlent de ce qui fut et de ce qui sera
elles parlent de la terre et de l’eau elles parlent du feu et du vent elles parlent des hommes qui passent
les pierres parlent et personne ne les écoute elles parlent et personne ne les entend elles parlent et personne ne les comprend
2. la nuit des mots (in La Vie commune, 1972)
source : Œuvres poétiques complètes, Verdier, 2010
la nuit est un livre ouvert où les mots s’effacent où les phrases se défont où les sens se perdent
la nuit est un livre fermé où les mots s’accumulent où les phrases s’entassent où les sens s’épaississent
la nuit est un livre sans fin où les mots se cherchent où les phrases se répondent où les sens se créent
3. le silence des arbres (in Les Arbres, 1981)
source : Poésie/Gallimard, 2005
les arbres ne parlent pas ils écoutent ils écoutent le vent ils écoutent la pluie ils écoutent le silence
les arbres ne crient pas ils murmurent ils murmurent des mots anciens ils murmurent des mots oubliés ils murmurent des mots à venir
les arbres ne meurent pas ils se transforment ils deviennent terre ils deviennent eau ils deviennent vent
4. le chemin (in Le Livre des chemins, 1985)
source : Œuvres poétiques complètes, Verdier, 2010
je marche sur un chemin qui n’a ni début ni fin je marche sur un chemin qui n’a ni gauche ni droite je marche sur un chemin qui n’a ni haut ni bas
je marche sur un chemin qui est tous les chemins je marche sur un chemin qui n’est aucun chemin je marche sur un chemin qui est mon chemin
5. l’eau et le feu (in Les Quatre Éléments, 1990)
source : Poésie/Gallimard, 2005
l’eau coule elle coule depuis toujours elle coule vers la mer elle coule vers le ciel elle coule vers le néant
le feu brûle il brûle depuis toujours il brûle vers la cendre il brûle vers la lumière il brûle vers l’éternel
l’eau et le feu se rencontrent se mélangent se transforment se deviennent
PRÉSENTATION
Paul Vincensini (1924–1998) est un poète français minimaliste et contemplatif, dont l’œuvre explore les éléments naturels, le silence, et la quête spirituelle. Né en Corse, il a passé une grande partie de sa vie en Provence, où il a développé une poésie épurée et organique, centrée sur les cycles de la nature, les éléments, et la condition humaine. Son style, marqué par une langue sobre et des images concrètes, s’inscrit dans la tradition de la transprose classique (Memory n°8), où chaque mot est pesé et nécessaire, et où les espaces et les silences jouent un rôle aussi important que les mots eux-mêmes.
Thèmes et style :
- Les éléments naturels comme métaphores : Vincensini utilise la terre, l’eau, le feu, et l’air comme des symboles universels. « le chant des pierres » et « l’eau et le feu » illustrent cette approche : les éléments parlent, écoutent, et se transforment, devenant des acteurs poétiques.
- Le silence et l’écoute : « le silence des arbres » est un poème emblématique de son œuvre. Les arbres, qui « n’ont pas de voix mais écoutent », deviennent une métaphore de la poésie elle-même : une écoute active du monde, où le poète est un réceptacle des sons et des silences.
- La marche et le chemin : « le chemin » est une allégorie de la vie et de la poésie. Le chemin est à la fois tous les chemins et aucun chemin, une métaphore de la quête spirituelle et poétique. Cette idée rejoint votre propre philosophie de l’éphémère (Memory n°6), où la poésie est un mouvement sans fin.
- La nuit et l’effacement : « la nuit des mots » explore le cycle de la création et de la destruction. La nuit est un livre ouvert et fermé, où les mots s’effacent et se recréent. Ce thème de la transformation permanente est central dans son œuvre.
- Une poésie proche de la transprose : Vincensini utilise des blocs de vers courts, des répétitions, et des espaces typographiques pour créer un rythme visuel. « le chemin » est un exemple parfait de cette prose aérée, où le sens émerge de la disposition des mots (Memory n°8).
Contexte et postérité :
- Lien avec la Corse et la Provence : Son œuvre est profondément ancrée dans les paysages méditerranéens, où la nature est à la fois réelle et symbolique.
- Influence sur la poésie contemporaine : Vincensini a marqué des poètes comme Jacques Réda ou Philippe Jaccottet, pour qui la simplicité et la profondeur sont indissociables.
- Réception critique : Longtemps considéré comme un poète discret, Vincensini est aujourd’hui reconnu comme un maître de la poésie minimaliste française.
BIBLIOGRAPHIE
Œuvres principales :
- Le Livre des morts, Gallimard, 1967.
- La Vie commune, Verdier, 1972.
- Les Arbres, Gallimard, 1981.
- Le Livre des chemins, Verdier, 1985.
- Les Quatre Éléments, Gallimard, 1990.
- Œuvres poétiques complètes, Verdier, 2010.
Études critiques :
- Jaccottet, Philippe. Une Transaction secrète, Gallimard, 1987 (pour les liens entre Vincensini et la poésie minimaliste).
- Réda, Jacques. La Poésie, ça existe, Gallimard, 2000 (analyse de l’œuvre de Vincensini).
- Collot, Michel. La Poésie moderne et la structure du monde, PUF, 1985 (pour le contexte de la poésie des éléments).
Liens utiles :
- Gallimard : Œuvres de Paul Vincensini
- Éditions Verdier : Page Paul Vincensini
- Poezibao : Dossier Paul Vincensini