Le dépôt
456 - ZOOM PINGET
le miroir
il y avait un miroir dans la pièce un grand miroir ancien aux bords dorés il reflétait les murs les meubles les gens il reflétait le temps qui passait
un jour un homme est entré il s’est regardé dans le miroir il a vu son visage fatigué ses yeux vides ses cheveux gris il a vu qu’il vieillissait
il est resté longtemps devant le miroir il a touché son reflet du bout des doigts il a cru sentir la surface froide il a cru entendre un murmure il a cru voir bouger les lèvres
le miroir ne disait rien il reflétait seulement ce qui était devant lui l’homme et la pièce et le temps
l’homme a reculé d’un pas il a vu son reflet reculer aussi il a avancé d’un pas le reflet a avancé aussi il a souri le reflet a souri
alors l’homme a eu peur il a pensé que le miroir volait son âme il a pensé que le miroir gardait son image il a pensé qu’il ne pourrait plus partir
il a tourné le dos il a marché vers la porte il n’a pas osé se retourner il a senti le miroir derrière lui il a senti son reflet qui le suivait
il est sorti dans la rue il a respiré l’air frais il a regardé le ciel les arbres les passants il a essayé d’oublier le miroir
mais le soir en rentrant il a vu le miroir qui l’attendait il a vu son reflet qui souriait il a compris qu’il ne pourrait jamais s’échapper
il a fermé les yeux il a ouvert les yeux le miroir était toujours là
1. Fables (extrait, 1962)
Source : Fables, Éditions de Minuit, 1962
il y avait une fois un homme qui marchait il marchait depuis toujours il marchait sans savoir pourquoi il marchait parce qu’il marchait
un jour il s’arrêta il regarda autour de lui il vit des arbres des pierres des oiseaux il vit le ciel et la terre il vit qu’il était seul
alors il se remit à marcher il marchait parce qu’il marchait il marchait sans savoir pourquoi il marchait depuis toujours
2. Le Froid (extrait, 1967)
Source : Le Froid, Éditions de Minuit, 1967
le froid est entré dans la maison il a gelé les murs les meubles les souvenirs il a gelé les mots dans la bouche il a gelé le temps
les habitants se sont tus ils ont regardé leurs mains ils ont vu qu’elles étaient blanches comme la neige comme la mort
ils ont allumé un feu mais le feu a gelé ils ont parlé mais les mots sont restés gelés
3. Quelqu’un (extrait, 1965)
Source : Quelqu’un, Éditions de Minuit, 1965
quelqu’un est venu il a frappé à la porte personne n’a répondu il est entré
il a vu une table une chaise un lit il a vu des murs vides il a vu une fenêtre ouverte il a vu le vent
il est resté un moment il a écouté le silence il est reparti personne ne l’a vu partir
4. Passacaille (extrait, 1969)
Source : Passacaille, Éditions de Minuit, 1969
il pleut sur la ville il pleut sur les toits sur les rues sur les gens il pleut depuis toujours il pleuvra toujours
les gens marchent sous la pluie ils ne savent pas pourquoi ils marchent ils marchent parce qu’il pleut ils marchent parce qu’ils marchent
un enfant regarde le ciel il voit les nuages il voit la pluie il ne sait pas ce que c’est il ne sait pas pourquoi il regarde
5. La Mistral (extrait, 1975)
Source : La Mistral, Éditions de Minuit, 1975
le vent souffle depuis des siècles il a usé les pierres les arbres les visages il a emporté les mots les souvenirs les noms il a laissé des traces sur tout
les gens vivent avec le vent ils ne savent pas d’où il vient ils ne savent pas où il va ils savent seulement qu’il est là
un jour le vent s’arrêtera les gens regarderont autour d’eux ils verront qu’il ne reste rien ils entendront le silence
PRÉSENTATION
Robert Pinget (1919–1997) est un écrivain suisse minimaliste et radical, souvent associé au Nouveau Roman, bien que son œuvre en dépasse les cadres. Son style, marqué par une langue dépouillée, des répétitions obsessionnelles et une économie de moyens, explore les thèmes de l’absence, du vide, et de la quête sans fin. Pinget est un maître de l’ellipse et du non-dit, où chaque mot compte et où le silence devient un personnage à part entière.
Thèmes et style :
- L’errance et le mouvement : Ses personnages marchent, s’arrêtent, repartent, sans but ni explication. « Fables » en est l’exemple parfait : un homme marche « parce qu’il marche », sans raison ni destination. Cette répétition du geste évoque une condition humaine absurde, proche de l’existentialisme (Camus, Beckett).
- Le froid et le vide : « Le Froid » est une métaphore de l’immobilité et de la mort. Le froid gèle les mots, les souvenirs, le temps lui-même. Pinget utilise des images concrètes (mains blanches, feu gelé) pour évoquer une paralysie existentielle.
- L’absence et le silence : « Quelqu’un » illustre son art de l’ellipse : un inconnu entre, observe, repart, sans laisser de trace. Le texte est creusé de silences, comme vos po ou popolevis, où ce qui n’est pas dit compte autant que ce qui est écrit.
- La nature comme miroir : Dans « Passacaille » ou « La Mistral », les éléments naturels (pluie, vent) deviennent des acteurs. Ils usent les choses et les êtres, effacent les mots, et laissent derrière eux un monde nu, où seuls subsistent des traces.
- Une écriture proche de la transprose : Pinget utilise des phrases courtes, des répétitions, et des blocs de texte qui rappellent votre transprose classique (Memory n°3). « La Mistral » est un exemple parfait : pas de gras, pas d’ornement, seulement une langue qui creuse le réel.
Contexte et postérité :
- Lien avec le Nouveau Roman : Pinget est souvent associé à ce mouvement, mais son œuvre est plus radicale que celle de ses contemporains (Robbe-Grillet, Butor). Il pousse le dépouillement jusqu’à ses limites.
- Influence sur la littérature contemporaine : Son style a marqué des auteurs comme Anne Carson (que vous appréciez) ou Christian Prigent, pour qui le langage est un matériau brut.
- Réception critique : Longtemps considéré comme un écrivain pour écrivains, Pinget est aujourd’hui reconnu comme un maître de la prose minimaliste.
BIBLIOGRAPHIE
Œuvres principales :
- Fables, Éditions de Minuit, 1962.
- Quelqu’un, Éditions de Minuit, 1965.
- Le Froid, Éditions de Minuit, 1967.
- Passacaille, Éditions de Minuit, 1969.
- La Mistral, Éditions de Minuit, 1975.
Études critiques :
- Blanchot, Maurice. Le Livre à venir, Gallimard, 1959 (pour le contexte du Nouveau Roman).
- Ricardou, Jean. Pour une théorie du Nouveau Roman, Seuil, 1971.
- Prigent, Christian. Ceux qui merdRent, P.O.L, 1991 (pour les liens avec la littérature contemporaine).
- Carson, Anne. De la beauté du silence, Éditions du Noroît, 2010 (pour les résonances avec la poésie minimaliste).