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PLACE AUX POÈMES

LIVRE ZOOM

470 - ZOOM PRÉCIOSITÉ

Vincent Voiture, Sonnet d'Uranie


Il faut finir mes jours en l'amour d'Uranie

L'absence ni le temps ne m'en sauraient guérir

Et je ne vois plus d'autre remède à mourir

Que la mort seule aussi que mon mal a finie


On voit bien que mon âme est à son terme unie

Puisque le souvenir ne s'en peut plus bannir

Et que l'espoir n'a plus de quoi m'entretenir

Dans le cruel état de cette agonie


Par un décret du ciel qui se veut accomplir

Uranie a des traits qui ne peuvent faillir

Et ses yeux des regards que l'on ne peut éviter

Si bien que mon destin ne se peut arrêter

Et que je suis réduit pour n'en plus repartir

À l'aimer toujours plus et toujours en pâtir

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k15124115/f230.item




Claude de Malleville, La Belle Matineuse


Le silence régnait sur la terre et sur l'onde

L'air devenait serein et l'olympe vermeil

Et l'amoureux Zéphyr affranchi du sommeil

Ranimait les fleurs d'une haleine féconde


L'Aurore déployait l'or de sa tresse blonde

Et semait de rubis le chemin du soleil

Enfin ce dieu venait au plus grand appareil

Ramener la lumière et la joie au monde


Quand la jeune Philis au visage de rose

Plus brillante que lui plus fraîche et mieux éclose

Parut à sa fenêtre et lui ravit le jour

Le soleil étonné s'arrête en la voyant


Et d'un trait qu'il reçoit des yeux de cet amour

Il se cache de honte et s'en va tout fuyant

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k15124115/f250.item




Isaac de Benserade, Sonnet de Job


Job de mille tourments éprouve la rigueur

Et bien qu'il ait perdu ses biens et ses enfants

Il garde un esprit libre et des vœux triomphants

Au milieu des douleurs qui déchirent son cœur


Il ne se plaint jamais de son rude vainqueur

Il ne murmure point contre les cieux brûlants

Et parmi les éclairs et les bruits insultants

Il conserve sa force et garde sa pudeur


Mais moi pour un objet dont je suis le captif

Je endure des maux d'un style plus vif

Et je sens des ennuis que Job n'a point connus

Car enfin ce grand saint malgré sa patience


N'a jamais eu de peine en sa propre conscience

Et ne fut point blessé par les yeux de Vénus

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k15124115/f231.item



Antoinette Deshoulières, Les Moutons


Hélas petits moutons que vous êtes heureux

Vous paissez sans souci dans cette prairie

Vous ne connaissez point cette fureur de vie

Qui rend les plus beaux jours sombres et ténébreux


Vous n'avez point de lois ni de maîtres fâcheux

Et l'on ne voit jamais au sein de votre envie

La moindre trahison ni la moindre perfidie

Troubler les doux moments de vos transports amoureux


Que je voudrais avoir votre simplicité

Et vivre ainsi que vous dans une liberté

Que les humains hélas ont pour jamais bannie

On ne vous voit jamais pleurer votre destin


Et vous passez sans peur le soir et le matin

Dans le calme parfait d'une heureuse agonie

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1040409s/f45.item




Paul Pellisson, L'Amour et la Fortune


L'Amour et la Fortune ont ensemble un lien

Bien qu'ils semblent tous deux n'avoir point de lumière

L'un nous guide souvent par une loi première

Et l'autre nous ravit ce qui n'est pas le sien


On voit que le premier ne fait jamais de bien

Qu'il ne soit aussitôt suivi d'une misère

Et que la seconde a une main si légère

Qu'elle nous donne tout et ne nous laisse rien


Ils sont tous deux aveugles et tous deux inconstants

Ils se jouent des humains et se rient des temps

Et nous font espérer ce qu'ils ne peuvent donner

Mais celui qui se fie à leur vaine promesse


Apprendra bien bientôt au sein de sa tristesse

Qu'il est plus malheureux que l'on ne peut penser

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k15124115/f300.item



Présentation


La poésie précieuse, florissante dans la première moitié du dix-septième siècle, exprime un idéal de raffinement tant linguistique que social, centré autour des salons parisiens comme celui de l'Hôtel de Rambouillet. Caractérisée par une recherche constante de l'élégance, de la galanterie et du trait d'esprit, elle se manifeste par l'usage abondant de métaphores filées, de périphrases et d'antithèses destinées à intellectualiser le sentiment amoureux. Vincent Voiture, par sa verve et sa légèreté, en est le représentant le plus célèbre, imposant le sonnet et la lettre comme des genres majeurs de la conversation mondaine. Cette esthétique repose sur une volonté de se distinguer du langage vulgaire et d'explorer les nuances les plus subtiles du cœur humain. Le célèbre débat entre les partisans du sonnet de Job de Benserade et ceux du sonnet d'Uranie de Voiture illustre l'importance capitale que cette société accordait à la perfection formelle. Bien que souvent critiquée pour ses excès et parodiée par Molière, la poésie précieuse a durablement influencé la langue française en contribuant à sa fixation et à son épurement, tout en posant les bases de l'analyse psychologique moderne.



Bibliographie


Benserade, Isaac de, Œuvres, Charles de Sercy, Paris, 1697. Deshoulières, Antoinette, Poésies, Jean-Baptiste Coignard, Paris, 1688. Malleville, Claude de, Poésies, Augustin Courbé, Paris, 1649. Pellisson, Paul, Œuvres diverses, Jean-Luc Nyon, Paris, 1735. Voiture, Vincent, Les Œuvres de Monsieur de Voiture, Augustin Courbé, Paris, 1650.