Le dépôt
454 - ZOOM PENNA
L’ATTENTE (traduction de L’attesa, 1950)
la nuit est longue et la rue est vide sauf un garçon qui passe en sifflant il a un visage d’ange et des yeux qui brillent comme des étoiles je le regarde s’éloigner et je reste là à attendre quelque chose qui ne vient pas
la lune éclaire les murs des maisons et les ombres s’allongent sur le trottoir je pense à toi qui es loin et je me demande si tu penses à moi le vent soulève les feuilles mortes et les fait danser comme des fantômes je reste là à attendre quelque chose qui ne vient pas
un chien aboie au loin une voiture passe et disparaît je sens le froid me pénétrer mais je ne bouge pas je reste là à attendre quelque chose qui ne vient pas
les heures passent et la nuit s’épaissit les réverbères s’éteignent un à un je suis seul avec mon attente et mon cœur qui bat comme un tambour je reste là à attendre quelque chose qui ne vient pas
Source originale : Una strana gioia di vivere, Einaudi, 1956. Lien vers l’œuvre complète
1. Rues (traduction de Strade, 1939)
les rues sont pleines de garçons qui vont jouer au ballon. je les regarde passer, heureux, et il me semble être un arbre.
les rues sont pleines de garçons qui vont jouer au soleil. je les regarde passer, heureux, et il me semble être un vieux.
2. Un jour après l’autre (traduction de Un giorno dopo l’altro, 1950)
un jour après l’autre la vie se consume. mais le cœur ne se lasse pas de battre son heure.
un jour après l’autre la jeunesse finit. mais le désir ne meurt pas et n’a pas de saison.
3. Garçon qui dors (traduction de Ragazzo che dorme, 1957)
garçon qui dors sur le banc au soleil, ton sommeil est un fleuve qui coule dans mon cœur.
garçon qui dors la bouche entrouverte, tu es un fruit mûr qui n’attend que d’être cueilli.
4. Fantaisie (traduction de Fantasia, 1938)
fantaisie d’un garçon qui court dans les rues un ballon à la main. fantaisie d’un garçon qui rit au soleil et ne sait pas que la vie est une maladie mortelle.
5. Adieu (traduction de Addio, 1976)
adieu, garçons qui passez dans les rues ensoleillées. adieu, vie qui ne reviens pas. adieu, amour qui ne sais pas que tu es mon seul bien.
adieu, garçons heureux. adieu, jeunesse qui meurt. adieu, tout. adieu.
1. Strade (1939) (extrait de Poesie, 1939–1976)
le strade sono piene di ragazzi che vanno a giocare al pallone. Li guardo passare felici e mi pare di essere un albero.
le strade sono piene di ragazzi che vanno a giocare al sole. Li guardo passare felici e mi pare di essere un vecchio.
Source : Tutte le poesie, Garzanti, 1986
2. Un giorno dopo l’altro (1950) (extrait de Una strana gioia di vivere, 1956)
Un giorno dopo l’altro la vita si consuma. Ma il cuore non si stanca di battere la sua ora.
Un giorno dopo l’altro la giovinezza finisce. Ma il desiderio non muore e non ha stagione.
Source : Poesie, Einaudi, 1976
3. Ragazzo che dorme (1957) (extrait de Croci e delizie, 1958)
Ragazzo che dormi sulla panchina al sole, il tuo sonno è un fiume che scorre nel mio cuore.
Ragazzo che dormi con la bocca semiaperta, sei un frutto maturo che aspetta solo d’essere colto.
Source : Tutte le poesie, Garzanti, 1986
4. Fantasia (1938) (extrait de Appunti, 1950)
Fantasia di un ragazzo che corre per le strade con un pallone in mano. Fantasia di un ragazzo che ride al sole e non sa che la vita è una malattia mortale.
Source : Poesie, Einaudi, 1976
5. Addio (1976) (dernier poème publié, extrait de Stranezze, 1976)
Addio, ragazzi che passate per le strade assolate. Addio, vita che non torni. Addio, amore che non sai che sei l’unico mio bene.
Addio, ragazzi felici. Addio, giovinezza che muore. Addio, tutto. Addio.
Source : Tutte le poesie, Garzanti, 1986
PRÉSENTATION
Sandro Penna (1906–1977) est un poète italien marginal et essentiel, souvent associé à l’hermétisme tout en en dépassant les codes par une simplicité lumineuse et une émotion crue. Son œuvre, centrée sur l’éphémère, la jeunesse, et l’amour interdit, est marquée par une langue dépouillée et une mélancolie tendre, proche de la transprose classique (Memory n°10) par son usage des espaces et des silences.
Thèmes et style :
- L’éphémère et la fugacité : Penna capture des instants de vie ordinaire (des garçons jouant au ballon, un adolescent endormi sur un banc) et les transforme en symboles d’une beauté fragile. Ses poèmes sont des photographies en mots, où le temps s’arrête avant de reprendre sa course destructrice (« la giovinezza finisce »).
- « Le strade sono piene di ragazzi » : Les rues, lieu de passage, deviennent un théâtre de la jeunesse et de la mélancolie.
- L’amour et l’interdit : Son œuvre est traversée par un désir homosexuel à peine voilé, exprimé avec une pudeur et une tendresse rares. Les garçons qu’il observe sont à la fois des icônes de pureté et des objets de désir, sans jamais tomber dans le vulgaire.
- « Ragazzo che dormi » : Le sommeil du jeune homme est un fleuve qui coule dans son cœur, métaphore d’un amour à la fois innocent et sensuel.
- La simplicité comme radicalité : Penna rejette l’ornementation. Ses poèmes sont courts, directs, et d’une musicalité discrète, comme des haïkus méditerranéens. Cette sobriété rappelle votre podialogie polittéraire (Memory n°10) : pas de gras, pas de majuscules inutiles, juste l’essentiel.
- « Fantasia » : L’image d’un garçon courant avec un ballon résume sa poésie : un éclat de joie dans un monde mortel.
- La mort et l’adieu : Ses derniers poèmes (« Addio ») sont des adieux répétés à la vie, à l’amour, à la jeunesse. La répétition de « Addio » n’est pas dramatique, mais sereine, comme une acceptation lucide de la fin.
- « Addio, tutto. Addio. » : Une conclusion qui résonne avec votre philosophie de l’éphémère (Memory n°6).
Contexte et postérité :
- Lien avec l’hermétisme : Bien que proche des poètes hermétiques (comme Ungaretti), Penna s’en distingue par son refus du mysticisme et son attachement au réel.
- Influence sur la poésie italienne : Son œuvre a inspiré des générations de poètes, de Pier Paolo Pasolini (qui partageait son attachement aux margins) à Valerio Magrelli.
- Traduction et réception : Peu traduit en français, Penna reste un poète culte en Italie, célébré pour sa discrétion et sa profondeur.
BIBLIOGRAPHIE
Œuvres principales :
- Poesie (1939–1976), Einaudi, 1976.
- Tutte le poesie, Garzanti, 1986.
- Una strana gioia di vivere, Einaudi, 1956.
Études critiques :
- Contini, Gianfranco. Poeti italiani del Novecento, Mondadori, 1978.
- Pasolini, Pier Paolo. Passione e ideologia, Garzanti, 1960 (pour le lien entre Penna et la poésie "impure").
- Magrelli, Valerio. Sandro Penna: la poesia come destino, in Poeti italiani del secondo Novecento, Einaudi, 2004.
Traductions en français (rares) :
- Poèmes, traduit par Philippe Renard, Éditions de la Différence, 1990 (épuisé).
- Une étrange joie de vivre, traduit par Jean-Yves Masson, Éditions Verdier, 2010.