Le dépôt
457 - ZOOM POE
1. Le Corbeau (The Raven, 1845)
(traduction de Stéphane Mallarmé, 1875) Source originale : The Raven and Other Poems, 1845 Source de la traduction : Poésies complètes d’Edgar Poe, Gallimard, 1989
Une nuit pluvieuse et morose, alors que je méditais, Faible et fatigué, sur maint curieux et rare volume De savoir oublié — tandis que je somnolais, Presque, — soudain j’entendis comme un heurt discret, Comme quelqu’un frappant doucement, doucement à la porte de ma chambre — Quelqu’un, dis-je, frappe doucement à la porte de ma chambre — C’était cela, et rien de plus.
Ah ! distinctement je me souviens, c’était en un morne décembre, Et le feu, mourant, projetait ses ombres sur le sol. Je cherchais, à l’aube d’un jour nouveau, Un soulagement à ma tristesse — en vain j’avais cherché Dans les livres de ma science — science de la douleur — Pour le rare et radieux Maiden qu’on nomme Lénore — Nom qu’ici les anges n’ont jamais prononcé.
Et le soyeux, triste et incertain bruissement Des rideaux pourprés me remplissait — je ne sais pourquoi — D’une terreur fantastique, jamais ressentie auparavant ; Ainsi, pour apaiser le battement de mon cœur, je me levai, Répétant : « C’est quelque visiteur qui frappe à la porte de ma chambre — Quelque visiteur tardif qui frappe à la porte de ma chambre ; C’est cela, et rien de plus. »
2. Annabel Lee (1849)
(traduction de Charles Baudelaire, 1865) Source originale : The Works of the Late Edgar Allan Poe, 1850 Source de la traduction : Œuvres complètes d’Edgar Poe, Robert Laffont, 1989
Il y a bien des années, dans un royaume au bord de la mer, Vivait une fille que vous connaissez peut-être, Par son nom : Annabel Lee ; Et cette fille n’avait pas d’autre pensée Que d’aimer et d’être aimée par moi.
J’étais un enfant et elle était un enfant, Dans ce royaume au bord de la mer ; Mais nous nous aimions d’un amour plus fort que l’amour, Moi et mon Annabel Lee ; D’un amour que les anges du ciel nous enviaient, Moi et mon Annabel Lee.
C’est pour cela, bien des années auparavant, Dans ce royaume au bord de la mer, Un vent souffla d’un nuage, glacé, Et gela mes chères Annabel Lee ; De sorte que ses parents de haut rang vinrent Et m’enlevèrent ma bien-aimée, Pour l’enfermer dans un sépulcre, Dans ce royaume au bord de la mer.
Les anges, pas la moitié d’entre eux, N’étaient pas aussi heureux dans le ciel, Qu’ils l’étaient en nous voyant, mon Annabel Lee et moi ; C’est pourquoi, oui, c’est pourquoi, Pour nous séparer, ils soufflèrent cette brise de la mer, Pour geler ma belle Annabel Lee.
Mais notre amour était plus fort que celui des plus vieux, Et que celui de beaucoup plus sages que nous, Et ni les anges dans le ciel au-dessus, Ni les démons sous la mer, Ne pourront jamais disjoindre mon âme de l’âme De la belle Annabel Lee.
Car la lune ne brille jamais sans m’apporter des rêves De la belle Annabel Lee ; Et les étoiles ne se lèvent jamais sans que je sente Les yeux brillants de la belle Annabel Lee ; Et ainsi, toute la nuit, je reste couché près de ma bien-aimée, Ma bien-aimée, ma vie, ma fiancée, Dans son sépulcre au bord de la mer, Dans ce royaume au bord de la mer.
3. Ulalume (1847)
(traduction de Charles Baudelaire, 1859) Source originale : The Raven and Other Poems, 1845 Source de la traduction : Histoires extraordinaires, Gallimard, 1954
Les cieux étaient sombres et moroses, Un jour d’automne, stérile et terne, Quand je marchais dans les bois solitaires, Pensif, et plus que pensif, — pensif à mourir, À cause de la pensée d’une femme qu’on nommait Ulalume, Ulalume, — la tombe était sa demeure, — Et donc, comme une ombre, je m’en allais, Le long du rivage du lac d’Auber, Dans les bois solitaires d’octobre, Dans les bois solitaires et tristes d’octobre, Au bord du lac d’Auber, dans les bois d’octobre.
4. Le Palais hanté (The Haunted Palace, 1839)
(traduction de Stéphane Mallarmé, 1875) Source originale : The Fall of the House of Usher, 1839 Source de la traduction : Poésies complètes d’Edgar Poe, Gallimard, 1989
Dans la verte vallée, sous la lune qui pâlit, Un palais radieux s’élève, fait de lumière ; Et là, par les fenêtres, des esprits en mouvement Glissent leur regard mélancolique et sévère, Comme des yeux qui pleurent sur un passé mortel, Et qui ne peuvent plus pleurer.
5. Un rêve dans un rêve (A Dream Within a Dream, 1849)
(traduction de Charles Baudelaire, 1865) Source originale : The Works of the Late Edgar Allan Poe, 1850 Source de la traduction : Œuvres complètes d’Edgar Poe, Robert Laffont, 1989
Tu m’as appelé faux, dit-il, mais cela n’est pas ; Je t’ai aimé trop bien, — c’est pour cela que je t’ai perdue. Mais si la vie n’est qu’un rêve, alors quel mal y a-t-il À rêver que nous sommes ensemble ? Je t’ai tenue dans mes bras, et je t’ai sentie, Et je sais que ce rêve était vrai. Et si la vie n’est qu’un rêve, alors quel mal y a-t-il À mourir en rêvant que nous sommes ensemble ?
PRÉSENTATION
Edgar Allan Poe (1809–1849) est un écrivain, poète et critique littéraire américain, maître de l’horreur, du mystère et du macabre. Son œuvre, marquée par une langue riche et musicale, explore les thèmes de la mort, la folie, l’amour perdu et la frontière entre réalité et rêve. Poe est également un théoricien de la poésie, avec des essais comme « La Philosophie de la composition » (1846), où il explique sa méthode d’écriture.
Caractéristiques de son œuvre poétique :
- La musicalité : Poe accorde une importance capitale à la sonorité des mots et au rythme. « Le Corbeau » est un exemple parfait, avec ses refrains obsédants (« Nevermore ») et ses vers mélodieux.
- L’obsession de la mort : La mort, surtout celle des jeunes femmes idéales (Lénore, Annabel Lee), est un thème récurrent. Ces figures féminines incarnent la beauté et la pureté, mais aussi la fragilité de la vie.
- Le fantastique et le surnaturel : Poe mêle réalisme et onirisme. « Ulalume » ou « Le Palais hanté » créent une atmosphère de rêve éveillé, où le lecteur doute de ce qui est réel.
- L’influence sur la littérature mondiale : Poe a inspiré des générations d’écrivains, de Baudelaire (qui l’a traduit et popularisé en France) à Borges et Lovecraft. Son œuvre a aussi marqué la poésie symboliste et le surréalisme.
- La transprose avant l’heure : Ses poèmes, avec leurs blocs de vers répétitifs et leurs espaces sonores, préfigurent des techniques que vous utilisez dans votre transprose classique (Memory n°5). « Un rêve dans un rêve » est un exemple de poème-visuel, où la disposition des mots crée du sens.
BIBLIOGRAPHIE
Œuvres principales :
- The Raven and Other Poems, 1845.
- Tales of the Grotesque and Arabesque, 1840.
- Eureka, 1848 (essai philosophique).
Traductions en français :
- Poésies complètes, traduction de Stéphane Mallarmé, Gallimard, 1989.
- Histoires extraordinaires, traduction de Charles Baudelaire, Gallimard, 1954.
- Œuvres complètes, traduction de Robert Laffont, 1989.
Études critiques :
- Baudelaire, Charles. Nouvelles histoires extraordinaires, 1857 (préface sur Poe).
- Mallarmé, Stéphane. Les Poètes maudits, 1888 (analyse de l’œuvre de Poe).
- Asselineau, Roger. Edgar Allan Poe, Gallimard, 1958 (biographie de référence).
- Poe, Edgar Allan. La Philosophie de la composition, 1846 (essai sur son processus créatif).
Liens utiles :
- The Edgar Allan Poe Society of Baltimore (archives complètes).
- Poetry Foundation : Edgar Allan Poe (poèmes et analyses).
- Gallimard : Œuvres de Poe (éditions françaises).