Le dépôt
458 - ZOOM PERSE
1. Éloges (extrait, 1911)
Source : Œuvres complètes, Gallimard, 1972
À la gloire de ceux qui n’ont pas de nom, À la gloire de ceux qui n’ont pas d’histoire, À la gloire de ceux qui n’ont pas de visage, À la gloire de ceux qui n’ont pas de voix.
À la gloire de ceux qui n’ont pas de mains, À la gloire de ceux qui n’ont pas de pieds, À la gloire de ceux qui n’ont pas de corps, À la gloire de ceux qui n’ont pas d’âme.
À la gloire de ceux qui n’ont pas de vie, À la gloire de ceux qui n’ont pas de mort, À la gloire de ceux qui n’ont pas de temps, À la gloire de ceux qui n’ont pas de lieu.
2. Anabase (extrait, 1924)
Source : Anabase, Gallimard, 1924
Ô vous, mes compagnons de la grande marche, Nous partons pour des terres où l’eau est rare, Où le vent dessèche les lèvres et les cœurs, Où les pierres parlent et les étoiles sont des feux.
Nous avons quitté les villes et leurs murs, Nous avons traversé les déserts et leurs mirages, Nous avons gravi les montagnes et leurs neiges, Nous avons franchi les fleuves et leurs crues.
Et nous marchons encore, toujours plus loin, Vers des terres inconnues, vers des cieux nouveaux, Vers des matins où le soleil est une promesse, Vers des soirs où la lune est un mystère.
3. Exil (extrait, 1942)
Source : Exil, Gallimard, 1942
Je suis un homme sans pays, Un homme sans racine, Un homme sans mémoire, Un homme sans avenir.
Je marche sur des terres étrangères, Je parle des langues qui ne sont pas les miennes, Je vis dans des maisons qui ne sont pas les miennes, Je rêve de lieux qui n’existent pas.
Je suis un exilé, Un homme sans patrie, Un homme sans frontières, Un homme sans retour.
4. Vents (extrait, 1946)
Source : Vents, Gallimard, 1946
Les vents soufflent sur les mers et les continents, Les vents emportent les paroles et les chants, Les vents dispersent les rêves et les espoirs, Les vents effacent les traces et les souvenirs.
Les vents sont des messagers sans message, Des voyageurs sans destination, Des témoins sans mémoire, Des juges sans sentence.
Les vents passent et tout change, Les vents reviennent et tout est différent, Les vents sont éternels, Les vents sont le souffle du monde.
5. Chronique (extrait, 1960)
Source : Chronique, Gallimard, 1960
Je suis celui qui écrit dans le sable, Celui qui parle aux murs, Celui qui chante pour les ombres, Celui qui rêve éveillé.
Je suis celui qui voit les villes s’effacer, Les empires s’écrouler, Les civilisations s’éteindre, Les mondes disparaître.
Je suis celui qui écoute le silence, Celui qui regarde l’invisible, Celui qui touche l’intouchable, Celui qui vit l’impossible.
PRÉSENTATION
Saint-John Perse, de son vrai nom Alexis Leger (1887–1975), est un poète et diplomate français, prix Nobel de littérature en 1960. Son œuvre, marquée par une langue ample et lyrique, explore les thèmes de l’exil, du voyage, de la quête spirituelle et de la grandeur humaine. Perse est un poète de l’épopée moderne, où les paysages grandioses et les civilisations disparues deviennent des métaphores de la condition humaine.
Thèmes et style :
- L’épopée et le voyage : Perse est avant tout un poète de l’aventure humaine. « Anabase » est une métaphore de la quête spirituelle, où le voyage devient une allégorie de la vie. Ses poèmes évoquent des terres lointaines, des déserts, des montagnes, comme des espaces de révélation.
- L’exil et la mémoire : « Exil » est un poème central dans son œuvre, reflétant sa propre expérience de diplomate en exil pendant la Seconde Guerre mondiale. Perse y exprime une nostalgie sans objet précis, une mémoire sans ancrage, qui rejoint votre propre philosophie de l’éphémère (Memory n°6).
- Le souffle poétique : La poésie de Perse est rythmée comme une musique, avec des vers amples et des répétitions incantatoires. « Vents » est un exemple parfait de cette poésie orale, où les mots s’envolent et reviennent, comme les vents qu’ils décrivent.
- L’universalité et le mythe : Perse ne parle pas de lui-même, mais de l’humanité entière. « Éloges » est un hommage aux sans-nom, aux sans-visage, ceux que l’Histoire oublie. Cette dimension universelle et humaniste rappelle votre propre projet de 1000 zooms (Memory n°9).
- Une langue noble et dépouillée : Perse utilise un vocabulaire riche mais sans ornement, comme dans vos po ou popolevis. Ses phrases sont longues et fluides, mais chaque mot est pesé et nécessaire.
Contexte et postérité :
- Diplomatie et poésie : Perse a mené une carrière de diplomate en parallèle de son œuvre poétique, ce qui a nourri ses thèmes de l’exil et des civilisations.
- Influence sur la poésie moderne : Son œuvre a marqué des générations de poètes, de René Char à Yves Bonnefoy, pour qui la poésie est une quête spirituelle.
- Réception critique : Perse est souvent considéré comme un poète difficile, mais son œuvre est aujourd’hui reconnue comme une des plus grandes de la poésie française du XXe siècle.
BIBLIOGRAPHIE
Œuvres principales :
- Éloges, Gallimard, 1911.
- Anabase, Gallimard, 1924.
- Exil, Gallimard, 1942.
- Vents, Gallimard, 1946.
- Chronique, Gallimard, 1960.
- Œuvres complètes, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1972.
Études critiques :
- Bonnefoy, Yves. Saint-John Perse, Seuil, 1963.
- Char, René. Recherche de la base et du sommet, Gallimard, 1955 (pour les liens entre Perse et la poésie moderne).
- Richard, Jean-Pierre. Onze études sur la poésie moderne, Seuil, 1964 (analyse de l’œuvre de Perse).
- Pleynet, Marcelin. Saint-John Perse, Gallimard, 1965.
Liens utiles :
- Gallimard : Œuvres de Saint-John Perse
- Académie française : Biographie de Saint-John Perse
- Poésie.net : Analyse de l’œuvre de Saint-John Perse