Le dépôt
466 - ZOOM AMOUR
« Les Yeux d’Elsa » – Louis Aragon
Tes yeux sont si profonds qu’en me penchant pour boire J’ai vu tous les soleils y venir se mirer S’y jeter à mourir tous les désirs des hommes Tes yeux sont mes conducteurs de lumières Qui font danser les ombres colorées Sur les murs de mon corps heureux comme une fête Ils sont la seule étoile par qui mon cœur s’oriente Tes yeux sont si profonds qu’en me penchant pour boire J’ai vu tous les soleils y venir se mirer Et j’ai vu la nuit comme un océan sans fond Où tombent les comètes que personne ne ramasse Tes yeux sont le niveau où la mer se repose De tant de navigations et de tant de naufrages Tes yeux sont les viviers où s’éveille mon enfance Un peuple de pêcheurs y prend ses quartiers Un peuple qui n’a jamais vu la mer de près Tes yeux sont si profonds qu’en me penchant pour boire J’ai vu tous les soleils y venir se mirer (Lien vers le poème complet)
« Je t’aime » – Paul Élouard
Je t’aime pour toutes les femmes que je n’ai pas connues Je t’aime pour tous les temps où je n’ai pas vécu Pour l’odeur du grand large et de l’aventure Pour ce que les autres avant moi ont aimé en toi Je t’aime pour les paysages qui ne sont pas encore Pour ceux qui n’existent plus aussi Pour tous les visages où je ne me reconnais pas Pour tous les mots que j’ai déjà dit et que je redis Je t’aime pour les nuits de Chine et d’Amérique Pour celles qui ne furent jamais et qui vont venir Pour l’inconnu qui s’élance et qui m’attend Je t’aime pour ta voix qui traverse les murs Pour ton rire qui traverse les saisons Pour ton silence qui est une porte ouverte Je t’aime pour ce qui n’est pas encore advenu (Lien vers le poème complet)
« Sonnet pour Hélène » – Pierre de Ronsard
Quand vous serez bien vieille, au soir, à la chandelle, Assise auprès du feu, dévidant et filant, Direz, chantant mes vers, en vous émerveillant : « Ronsard me célébrait du temps que j’étais belle ! »
Lors, vous n’aurez servante oyant telle nouvelle, Déjà sous le labeur à demi sommeillant, Qui au bruit de Ronsard ne s’aille réveillant, Bénissant votre nom de louange immortelle.
Je serai sous la terre et fantôme sans os : Par les ombres myrteux je prendrai mon repos : Vous serez au foyer une vieille accroupie,
Regrettant mon amour et votre fier dédain. Vivez, si m’en croyez, n’attendez à demain : Cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie. (Lien vers le poème complet)
« L’Amour et la Folie » – Victor Hugo L’amour est un enfant qui joue et qui s’amuse ; Il ne voit pas plus loin que le bout de son nez. Il est si pur, qu’il croirait, dans sa candeur confuse, Que deux cœurs sont un seul cœur s’ils sont bien embrassés.
La folie est une femme, et veut qu’on la raisonne. L’amour, c’est l’infini mis dans le fini. Hélas ! et c’est pour cela qu’on le trouve si bon, Car, si l’on pouvait mettre un terme à son domaine, Et si l’on pouvait dire : « Il finit ici ! » L’amour ne serait plus l’amour. (Lien vers le poème complet)
« Je vis, je meurs » – Louise Labé
Je vis, je meurs : je me brûle et me noie. J’ai chaud extrême en endurant froidure : La vie m’est et trop molle et trop dure. J’ai grands ennuis entremêlés de joie :
Tout à un coup je ris et je larmoie, Et en plaisir maint grief tourment j’endure : Mon bien s’en va, et à jamais il dure : Tout en un coup je sèche et je verdoie.
Ainsi Amour inconstamment me mène : Et, quand je pense avoir plus de douleur, Sans y penser je me trouve hors de peine.
Puis, quand je crois ma joie être certaine, Et être au haut de mon désiré heur, Il me remet en mon premier malheur. (Lien vers le poème complet)
PRÉSENTATION
L’amour, thème universel et intemporel, traverse la poésie sous toutes ses formes : passion, nostalgie, désespoir, joie, ou même ironie. Les poèmes sélectionnés ici illustrent cette diversité. Aragon célèbre l’amour comme une lumière qui transcende le temps et l’espace, Élouard en fait une force qui embrasse l’infini et l’inconnu, Ronsard y mêle la beauté éphémère et l’urgence de vivre, Hugo explore sa dualité avec la folie, et Louise Labé en capture les contradictions et les tourments intérieurs.
L’amour, en poésie, est souvent le miroir des émotions les plus intenses, un moyen d’explorer la condition humaine dans ce qu’elle a de plus fragile et de plus puissant. Ces textes montrent comment les poètes, à travers les siècles, ont su donner une voix à l’indicible, transformant l’expérience personnelle en une résonance universelle.
BIBLIOGRAPHIE
- Louis Aragon, Les Yeux d’Elsa, Gallimard, 1942.
- Paul Élouard, Capitale de la douleur, Gallimard, 1926.
- Pierre de Ronsard, Les Amours, 1552.
- Victor Hugo, Les Contemplations, 1856.
- Louise Labé, Œuvres, 1555.
Paul Éluard, La courbe de tes yeux
La courbe de tes yeux fait le tour de mon cœur,
Un chœur de danse et de douceur,
Auréole du temps, berceau nocturne et sûr,
Et si je ne sais plus tout ce que j'ai vécu
C'est que tes yeux ne m'ont pas toujours vu.
Feuilles de jour et mousse de rosée,
Roseaux du vent, sourires parfumés,
Ailes couvrant le monde de lumière,
Bateaux chargés du ciel et de la mer,
Chasseurs des bruits et sources des couleurs,
Parfums éclos d'une couvée d'aurores
Qui gît toujours sur la paille des astres,
Comme le jour dépend de l'innocence
Le monde entier dépend de tes yeux purs
Et tout mon sang coule dans leurs regards.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1519725h/f42.item
Guillaume Apollinaire, Le Pont Mirabeau
Sous le pont Mirabeau coule la Seine Et nos amours Faut-il qu’il m’en souvienne La joie venait toujours après la peine
Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure
Les mains dans les mains restons face à face Tandis que sous Le pont de nos bras passe Des éternels regards l’onde si lasse
Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure
L’amour s’en va comme cette eau courante L’amour s’en va Comme la vie est lente Et comme l’Espérance est violente
Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure
Passent les jours et passent les semaines Ni temps passé Ni les amours reviennent Sous le pont Mirabeau coule la Seine
Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1049539d/f7.item
Robert Desnos, J'ai tant rêvé de toi
J'ai tant rêvé de toi que tu perds ta réalité.
Est-il encore temps d'atteindre ce corps vivant et de baiser sur cette bouche la naissance de la voix qui m'est chère ? J'ai tant rêvé de toi que mes bras habitués, en étreignant ton ombre, à se croiser sur ma poitrine ne se plieraient pas au contour de ton corps, peut-être. Et que, devant l'apparence réelle de ce qui me hante et me gouverne depuis des jours et des années, je deviendrais une ombre sans doute. Ô balances sentimentales. J'ai tant rêvé de toi qu'il n'est plus temps sans doute que je m'éveille. Je dors debout, le corps exposé à toutes les apparences de la vie et de l'amour et toi, la seule qui compte aujourd'hui pour moi, je pourrais moins toucher ton front et tes lèvres que les premières lèvres et le premier front venus.
J'ai tant rêvé de toi, tant marché, parlé, couché avec ton fantôme qu'il ne me reste plus peut-être, et pourtant, qu'à être fantôme parmi les fantômes et plus ombre cent fois que l'ombre qui se promène et se promènera allègrement sur le cadran solaire de ta vie.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k3413144h/f104.item
Louis Aragon, Il n'y a pas d'amour heureux
Rien n'est jamais acquis à l'homme
Ni sa force
Ni sa faiblesse ni son cœur
Et quand il croit
Ouvrir ses bras son ombre est celle d'une croix
Et quand il croit serrer son bonheur il le broie
Sa vie est un étrange et douloureux divorce
Il n'y a pas d'amour heureux
Sa vie
Elle ressemble à ces soldats sans armes
Qu'on avait habillés pour un autre destin
À quoi peut leur servir de se lever matin
Eux qu'on retrouve au soir désœuvrés incertains
Dites ces mots
Ma vie
Et retenez vos larmes
Il n'y a pas d'amour heureux
Mon bel amour mon cher amour ma déchirure
Je te porte dans moi comme un oiseau blessé
Et ceux-là sans savoir nous regardent passer
Répétant après moi les mots que j'ai tressés
Et qui pour tes grands yeux tout aussitôt moururent
Il n'y a pas d'amour heureux
Le temps d'apprendre à vivre il est déjà trop tard
Que pleurent dans la nuit nos cœurs à l'unisson
Ce qu'il faut de malheur pour la moindre chanson
Ce qu'il faut de regrets pour payer un frisson
Ce qu'il faut de sanglots pour un air de guitare
Il n'y a pas d'amour heureux
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k3325916n/f29.item
Jacques Prévert, Cet amour
Cet amour
Si violent
Si fragile
Si tendre
Si désespéré
Cet amour
Beau comme le jour
Et mauvais comme le temps
Quand le temps est mauvais
Cet amour si vrai
Cet amour si beau
Si heureux
Si joyeux
Et si dérisoire
Tremblant de peur comme un enfant dans le noir
Et si sûr de lui-même
Comme un homme tranquille au milieu de la nuit
Cet amour qui faisait peur aux autres
Qui les faisait parler
Qui les faisait pâlir
Cet amour guetté
Parce que nous le guettions
Traqué blessé piétiné achevé nié oublié
Parce que nous l'avons traqué blessé piétiné achevé nié oublié
Cet amour tout entier
Si vivant encore
Et tout ensoleillé
C'est le tien
C'est le mien
C'est celui qui a été
Cette chose toujours nouvelle
Et qui n'a pas changé
Aussi vraie qu'une plante
Aussi tremblante qu'un oiseau
Aussi chaude aussi vivante que l'été
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k3351982j/f15.item
Présentation
L'amour au vingtième siècle se dépouille des artifices de la galanterie classique pour devenir un espace de révolution intime et de résistance. Pour les surréalistes comme Paul Éluard ou Robert Desnos, la femme aimée est le prisme à travers lequel le monde retrouve sa magie et sa cohérence, le rêve et la réalité se confondant dans le sentiment amoureux. Guillaume Apollinaire, à l'aube du siècle, chante la fuite du temps et la mélancolie des liens qui se dénouent, tandis que Louis Aragon ancre la passion dans l'histoire et la douleur collective, affirmant la fragilité nécessaire de tout attachement. Chez Jacques Prévert, l'amour devient une force vive, rebelle et quotidienne, capable de s'opposer aux contraintes sociales. Cette poésie amoureuse ne cherche plus seulement à célébrer un idéal, mais à explorer les profondeurs du désir, la peur de la perte et la puissance libératrice de l'autre, faisant de la relation sentimentale le dernier refuge d'une humanité en quête de sens.
Bibliographie
Apollinaire, Guillaume, Alcools, Mercure de France, Paris, 1913. Aragon, Louis, La Diane française, Bibliothèque française, Paris, 1944. Desnos, Robert, Corps et biens, Gallimard, Paris, 1930. Éluard, Paul, Capitale de la douleur, Gallimard, Paris, 1926. Prévert, Jacques, Paroles, Éditions du Point du Jour, Paris, 1946.