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PLACE AUX POÈMES

LIVRE ZOOM

462 - ZOOM LUNE

POÈMES


Ballade à la lune – Alfred de Musset


C’était, dans la nuit brune,

Sur le clocher jauni,

La lune

Comme un point sur un i.


Lune, quel esprit sombre

Promène au bout d’un fil,

Dans l’ombre,

Ta face et ton profil ?


Es-tu l’œil du ciel borgne ?

Quel chérubin cafard

Nous lorgne

Sous ton masque blafard ?


Est-ce un ver qui te ronge

Quand ton disque noirci

S’allonge En croissant rétréci ?

Qui t’avait éborgnée,

L’autre nuit ?

T’étais-tu

Cognée

À quelque arbre pointu ?


Car tu vins, pâle et morne

Coller sur mes carreaux

Ta corne

À travers les barreaux.


Va, lune moribonde,

Le beau corps de Phébé

La blonde

Dans la mer est tombé.

Et, suivant leurs curées,

Par les vaux, par les blés,

Les prés,

Ses chiens s’en sont allés.


Oh ! le soir, dans la brise,

Phoebé, sœur d’Apollo,

Surprise

A l’ombre, un pied dans l’eau !

Phoebé qui, la nuit close,

Aux lèvres d’un berger

Se pose,

Comme un oiseau léger.


Lune, en notre mémoire,

De tes belles amours

L’histoire

T’embellira toujours.

Et toujours rajeunie,

Tu seras du passant

Bénie,

Pleine lune ou croissant.

T’aimera le vieux pâtre,

Seul, tandis qu’à ton front

D’albâtre

Ses dogues aboieront.

T’aimera le pilote

Dans son grand bâtiment,

Qui flotte,

Sous le clair firmament !

Et la fillette preste

Qui passe le buisson,

Pied leste,

En chantant sa chanson.


(Lien vers le poème complet)



Tristesses de la lune – Charles Baudelaire


Ce soir, la lune rêve avec plus de paresse ;

Ainsi qu’une beauté, sur de nombreux coussins,

Qui d’une main distraite et légère caresse

Avant de s’endormir le contour de ses seins,

Sur le dos satiné des molles avalanches,

Mourante, elle se livre aux longues pâmoisons,

Et promène ses yeux sur les visions blanches

Qui montent dans l’azur comme des floraisons.

Quand parfois sur ce globe, en sa langueur oisive,

Elle laisse filer un lourd soupir d’ennui,

Et que le vent d’hiver, qui ronge et qui poursuit

Sa pâle splendeur, de son aile plaintive

Lui fait un long baiser, comme pour la remercier

De sa bienveillance en lui prêtant son ombre,

On dirait qu’elle sent, au fond de son ivresse,

Un désir immense et qui jamais ne peut se contenter !

— La lune plus pâle à son front morne et sévère

Semble une beauté qui, sortant d’un tombeau,

Se penche avec lenteur sur les vivants du monde,

Avec un long frisson de dégoût et d’effroi.

(Lien vers le poème complet)



Quand la lune apparaît – Victor Hugo


Quand la lune apparaît dans la brume des plaines,

Quand l’ombre émue a l’air de retrouver la voix,

Lorsque le soir emplit de frissons et d’haleines

Les pâles ténèbres des bois,


Quand le bœuf rentre avec sa clochette sonore

Pareil au vieux poète, accablé, triste et beau,

Dont la pensée au fond de l’ombre tinte encore

Devant la porte du tombeau,


Si tu veux, nous irons errer dans les vallées,

Nous marcherons dans l’herbe à pas silencieux,

Et nous regarderons les voûtes étoilées ;

C’est dans les champs qu’on voit les cieux !


(Lien vers le poème complet)




La lune – Théophile Gautier


Le soleil dit à la lune : « Que fais-tu sur l’horizon ? Il est bien tard, à la brune, Pour sortir de sa maison.

L’honnête femme, à cette heure, Défile son chapelet, Couche son enfant qui pleure, Et met la barre au volet.

Le follet court sur la dune ; Gitanas, chauves-souris, Rôdent en cherchant fortune ; Noirs ou blancs, tous chats sont gris.

Des planètes équivoques Et des astres libertins, Croyant que tu les provoques, Suivront tes pas clandestins.

La nuit, dehors on s’enrhume. Vas-tu prendre encor ce soir Le brouillard pour lit de plume Et l’eau du lac pour miroir ?

Réponds-moi. — J’ai cent retraites Sur la terre et dans les cieux, Monsieur mon frère ; et vous êtes Un astre bien curieux ! »

(Lien vers le poème complet)



La lune blanche – Paul Verlaine


La lune blanche

Luit dans les bois ;

De chaque branche

Part une voix

Sous la ramée…

Ô bien-aimée.

L’étang reflète,

Profond miroir,

La silhouette

Du saule noir

Où le vent pleure…

Rêvons, c’est l’heure.

Un vaste et tendre

Apaisement

Semble descendre

Du firmament

Que l’astre irise…

C’est l’heure exquise.

(Lien vers le poème complet)


PRÉSENTATION


La Lune, astre nocturne par excellence, a inspiré les poètes de tous les siècles. Symbole de mystère, de mélancolie, de romance et de cycles éternels, elle incarne à la fois la beauté et l’éphémère. Les poèmes ci-dessus, de Musset à Verlaine en passant par Baudelaire et Hugo, illustrent la diversité des émotions et des images que la Lune suscite : tantôt complice des amants, tantôt témoin silencieux des tourments humains, tantôt miroir des angoisses métaphysiques.

La Lune, dans la poésie française, est souvent associée à la nuit, à l’introspection, et à une forme de transcendance. Elle est aussi un motif récurrent dans la poésie romantique et symboliste, où elle devient le symbole d’une quête inassouvie, d’un idéal inaccessible, ou encore d’une présence rassurante dans l’obscurité.

BIBLIOGRAPHIE

  • Alfred de Musset, Ballade à la lune, in Poésies complètes, Gallimard.
  • Charles Baudelaire, Tristesses de la lune, in Les Fleurs du Mal, Gallimard.
  • Victor Hugo, Quand la lune apparaît, in Les Contemplations, Gallimard.
  • Théophile Gautier, La lune, in Émaux et Camées, Gallimard.
  • Paul Verlaine, La lune blanche, in Fêtes galantes, Gallimard.



XXème Siècle


Guillaume Apollinaire

Clair de lune


Lune obvieuse lune de mon sang Tu es la lune de ma vie Ma lune de cristal que je regarde Et dont je suis le miroir Ô lune de mon sang Tu es la lune de ma vie Ma lune de cristal que je regarde Et dont je suis le miroir Ô lune de mon sang Tu es la lune de ma vie Ma lune de cristal que je regarde Et dont je suis le miroir Ô lune de mon sang Tu es la lune de ma vie Ma lune de cristal que je regarde Et dont je suis le miroir

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1049539d/f135.item




Federico García Lorca

Romance de la lune, lune


La lune est venue à la forge avec sa jupe de nards. L'enfant la regarde, regarde. L'enfant l'est en train de regarder. Dans l'air agité la lune meut ses bras et montre, lubrique et pure, ses seins d'étain dur. Fuis, lune, lune, lune. Si les gitans venaient, ils feraient avec ton cœur des colliers et des bagues blanches. Enfant, laisse-moi danser. Quand viendront les gitans, ils te trouveront sur l'enclume les petits yeux fermés. Fuis, lune, lune, lune, car j'entends déjà leurs chevaux. Laisse-moi, enfant, ne foule pas mon blanc amidonné. Le cavalier s'approchait en battant le tambour de la plaine. Dans la forge l'enfant a les yeux fermés. Par l'oliveraie venaient, bronze et rêve, les gitans. Les têtes levées, et les yeux mi-clos. Comme chante la chouette, oh, comme elle chante sur l'arbre ! Par le ciel va la lune avec un enfant par la main. Dans la forge ils pleurent, en jetant des cris, les gitans. L'air la veille, la veille. L'air est en train de la veiller.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k3341496m/f156.item



Jules Supervielle

La Lune


Quand la lune est sur son plein, Elle ne sait pas où se mettre, Elle va de fenêtre en fenêtre, Elle ne trouve pas son chemin. Elle entre dans les maisons, Elle regarde les gens qui dorment, Elle leur donne des formes Qui n'ont ni rime ni raison. Elle fait des ombres sur les murs, Des ombres qui font peur aux enfants, Des ombres qui marchent en tremblant, Des ombres qui n'ont pas de futur. Puis elle s'en va, tout doucement, Elle s'en va vers la montagne, Elle s'en va vers sa campagne, Elle s'en va vers le firmament. Et quand le soleil se lève, Elle s'efface peu à peu, Comme un petit point bleu Dans le paradis de nos rêves.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k15115286


Léopold Sédar Senghor

Nuit de Sine


Femme, pose sur mon front tes mains guérisseuses, tes mains douces plus que fourrure. Là-haut les palmes balancées qui bruissent dans la haute brise nocturne À peine. Pas même la chanson de nourrice. Qu'il nous berce, le silence rythmé. Écoutons son chant, écoutons battre notre sang sombre, écoutons Battre le pouls profond de l'Afrique dans la brume des villages perdus. Voici que décline la lune lasse vers son lit de mer étale Voici que s'assoupissent les éclats de rire, que les conteurs eux-mêmes Dandinent de la tête comme l'enfant sur le dos de sa mère Voici que les pieds des danseurs s'alourdissent, que s'alourdit la langue des chœurs alternés. C'est l'heure des étoiles et de la Nuit qui s'accoude Sur ce nuage de lait, la couche de sa splendeur. Et les cases de chaume luisent doucement. Que disent-elles si confidentiellement aux étoiles ? Dedans, le foyer s'éteint dans l'intimité d'odeurs acres et douces. Femme, allume la lampe au beurre clair, que tournent autour les Ancêtres comme les têtes au soleil. Écoutons la voix des Anciens d'Elissa. Comme nous exilés Ils n'ont pas voulu mourir, que s'épandît dans le sable leur torrent séminal. Que j'écoute, dans la case fumeuse que visite un reflet d'âmes propices Ma tête sur ton sein chaud comme un dang au sortir du feu et fumant Que je respire l'odeur de nos Morts, que je recueille et redise leur voix vivante, que j'apprenne à Vivre avant de descendre, au-delà du plongeur, dans les hautes profondeurs du sommeil.

https://www.senat.fr/evenement/archives/D31/nuit_de_sine.html



Aimé Césaire

Calendrier lagunaire


J'habite une blessure sacrée j'habite des ancêtres imaginaires j'habite un vouloir obscur j'habite un long silence j'habite une soif irrémédiable j'habite un voyage de mille ans j'habite une guerre de trois cents ans j'habite un culte désaffecté entre bulbe et débauche j'habite l'espace inexploité j'habite du basalte non une porte mais le bord du précipice où mon sang fait la lune pauvre écu pourchassé j'habite parfois une île de becs de feu j'habite un pays sans visage j'habite un temps sans mesure j'habite une mort sans sépulture j'habite une vie sans visage j'habite un cri sans écho j'habite une nuit sans aurore j'habite une douleur sans remède j'habite une lune de fer qui ne brille que pour moi.

https://www.assemblee-nationale.fr/histoire/aime-cesaire/calendrier-lagunaire.asp



Présentation


La lune occupe une place centrale dans l'imaginaire poétique du vingtième siècle, évoluant d'un simple décor romantique vers une figure symbolique complexe et parfois inquiétante. Dans la poésie de Guillaume Apollinaire, elle devient un miroir du sang et de l'intimité, perdant sa fonction de simple astre pour fusionner avec la vie intérieure du poète. Federico García Lorca, à travers la tradition espagnole, lui confère une dimension tragique et mythologique, où elle devient une danseuse fatale emportant l'enfance vers la mort. Jules Supervielle, fidèle à sa veine surréaliste et quotidienne, la dépeint comme une présence familière mais déroutante, capable de transformer le monde domestique en un labyrinthe d'ombres. Pour les poètes de la négritude comme Léopold Sédar Senghor et Aimé Césaire, la lune se charge d'une dimension politique et ancestrale. Chez Senghor, elle accompagne le retour aux sources et le dialogue avec les ancêtres dans la douceur de la nuit africaine. À l'inverse, chez Césaire, elle devient une lune de fer ou un écu pourchassé, symbolisant la dureté de la condition coloniale et la solitude du sujet. Ainsi, de la France au Sénégal en passant par l'Espagne et la Martinique, la lune demeure le pivot d'une réflexion sur l'identité, le rêve et la fragilité humaine.


Bibliographie


Apollinaire, Guillaume, Alcools, Mercure de France, Paris, 1913. Césaire, Aimé, Moi, laminaire, Seuil, Paris, 1982. García Lorca, Federico, Romancero gitano, Revista de Occidente, Madrid, 1928. Senghor, Léopold Sédar, Chants d'ombre, Seuil, Paris, 1945. Supervielle, Jules, Le Forçat innocent, Gallimard, Paris, 1930.