Le dépôt
425 - ZOOM SEI SHONAGON
Sei Shonagon, l'esprit le plus vif et le plus piquant de la cour impériale de Heian, dont l'œuvre offre un contrepoint fascinant à la mélancolie de Murasaki Shikibu.
Textes
Au printemps, c'est l'aube qui est le plus beau. À mesure que l'air s'éclaire sur la cime des montagnes, une mince ligne de nuages d'un pourpre léger s'étend. En été, c'est la nuit. Non seulement quand la lune brille, mais aussi quand il fait sombre, et que les lucioles s'envolent en grand nombre. C'est charmant aussi quand une ou deux seulement passent, jetant une lueur incertaine. Même quand il pleut, la nuit est pleine d'attrait. En automne, c'est le soir. Le soleil déclinant jette ses rayons sur la crête des monts, et l'on voit les corbeaux regagner leur nid par deux ou trois, par quatre ou cinq. C'est très touchant. Plus encore, quand les cris des oies sauvages qui passent très haut dans le ciel nous parviennent tout petits. En hiver, c'est le petit matin. Quand il a neigé, c'est indicible. https://www.worldhistory.org/Sei_Shonagon/
Choses qui font battre le cœur. Des moineaux qui nourrissent leurs petits. Passer devant un endroit où l'on fait jouer de petits enfants. Allumer un encens de qualité et s'allonger seule dans sa chambre. S'apercevoir que son miroir de bronze est un peu terni. Un beau jeune homme qui arrête sa voiture pour demander son chemin. Se laver les cheveux, s'habiller de vêtements de soie fraîchement parfumés. Même si personne ne nous voit, on se sent secrètement joyeuse au fond de l'âme. Recevoir une lettre un jour où l'on s'ennuie, et alors qu'on allait la déchirer, y trouver un poème charmant dont on ne soupçonnait pas l'auteur. La vue d'un amant qui s'en va au petit matin, alors que la lune brille encore, laissant derrière lui une trace de son parfum sur nos manches. https://www.britannica.com/biography/Sei-Shonagon
Choses qui agacent. Un amant qui, venant vous voir en secret, se met à aboyer comme un chien ou éternue bruyamment. Un homme qui, après une nuit d'amour, s'en va en parlant de lui-même avec complaisance au lieu de soupirer de regret. Une personne qui se donne des airs de savoir et qui fait des fautes de grammaire. La pluie qui tombe le jour d'une fête que l'on attendait avec impatience. Un visiteur qui reste trop longtemps alors qu'on a sommeil. Les gens qui mangent bruyamment ou qui se curent les dents sans se cacher derrière leur manche. Il est aussi insupportable de voir une femme de basse condition porter des étoffes de soie qui ne conviennent pas à son rang. Le monde est plein de ces petites contrariétés qui gâchent la splendeur des jours les plus clairs. https://www.metmuseum.org/art/collection/search/45437
Il est très plaisant de voir un bel homme lire une lettre avec attention, les sourcils légèrement froncés. On a envie de savoir ce qui est écrit, s'il s'agit de reproches d'une amante ou d'une affaire d'État. La vie à la cour est comme un jeu d'échecs où chaque mouvement doit être calculé pour ne pas perdre la face. J'aime la vivacité d'esprit, les réparties rapides, l'élégance du geste qui dépose un rameau de prunier sur une manche de soie. Le savoir ne doit pas être pesant comme chez certaines dames qui se croient profondes parce qu'elles sont tristes. La véritable intelligence étincelle comme un diamant ; elle est brève, acérée, et elle ne craint pas de se moquer de la sottise humaine. J'écris pour mon propre plaisir, notant ce qui me passe par la tête, sans me soucier de la postérité ou de la morale. https://www.sacred-texts.com/shi/pillow/index.htm
La fin d'une année est toujours un moment d'une tristesse particulière. Tout le monde s'agite, on nettoie les maisons, on prépare les offrandes pour les dieux. Mais dans le palais, le silence semble s'épaissir. Je regarde les jardins dépouillés et je pense à la fragilité de notre faveur. Un jour nous sommes les préférées de l'Impératrice, le lendemain nous ne sommes plus rien. Mais peu importe. J'ai vécu des instants d'une beauté si parfaite qu'ils valent une vie entière. Le souvenir d'une conversation spirituelle sous la neige, le parfum d'un vêtement, l'éclat d'un rire derrière un éventail. Ces choses-là ne meurent jamais tout à fait. Elles restent enfermées dans ces notes que je cache sous mon chevet, prêtes à renaître pour celui qui saura les lire avec un cœur léger et un esprit libre. https://www.oxfordreference.com/display/10.1093/oi/authority.20110803100452936
Présentation de l'auteur
Sei Shonagon, née vers 966 et morte vers 1017 ou 1025, est une poétesse et écrivaine japonaise célèbre pour son œuvre unique, les Notes de chevet (Makura no soshi). Dame de compagnie de l'impératrice Teishi, elle était réputée pour son intelligence étincelante, sa culture classique et son tempérament vif, parfois jugé arrogant par ses contemporaines, dont Murasaki Shikibu. Son livre est un recueil de listes, d'anecdotes, de réflexions et de descriptions poétiques qui invente le genre littéraire du zuihitsu (au fil du pinceau). À travers son regard acéré et subjectif, elle capture l'essence de l'esthétique Heian, privilégiant le charme immédiat, l'esprit et la beauté formelle sur la mélancolie bouddhiste alors dominante.
Bibliographie
Notes de chevet (Makura no soshi), achevé vers 1002. Recueil poétique de Sei Shonagon (Sei Shonagon Shu). Poèmes choisis dans les anthologies impériales (Kokinshu, etc.).