Le dépôt
455 - ZOOM PFISTER
LA NUIT DES OUVRIERS (extrait de Les Mains nues, 1981)
la nuit tombe sur l’usine les machines s’arrêtent une à une les ouvriers sortent en file leurs visages sont gris de fatigue leurs mains sont lourdes de sueur et de métal
ils marchent en silence ils ne se parlent pas ils savent que demain sera comme aujourd’hui et après-demain comme demain ils savent que leurs vies sont des cercles qui tournent toujours dans le même sens
ils passent devant le café où les patrons boivent leur bière ils passent devant les vitrines où s’étalent des vêtements qu’ils ne porteront jamais ils passent devant les cinémas où des amours impossibles s’embrasent sur l’écran
ils rentrent chez eux ils mangent en silence ils écoutent la radio qui parle de grèves de crises de guerres ils écoutent les nouvelles comme on écoute la pluie sans y croire vraiment
ils se couchent tôt pour se lever tôt pour retourner à l’usine pour recommencer pour tourner encore dans le cercle
parfois l’un d’eux se lève et dit non et alors le cercle se brise et alors tout devient possible
mais ce soir la nuit est calme les ouvriers dorment et l’usine attend
Source originale : Les Mains nues, Éditions de la Différence, 1981. Lien vers l’œuvre
1. L’usine (extrait de La Ville, 1975)
Source : Poèmes 1965–1985, Éditions de la Différence, 1986
l’usine est un monstre de tôle qui crache des hommes fatigués le soir ils rentrent en silence leurs mains sont noires de suie leurs yeux vides de lumière
l’usine est un ventre de feu qui digère les rêves et recrache des nuits sans sommeil des matins sans espoir des vies sans horizon
2. Le chant des machines (extrait de Mécanique, 1978)
Source : Œuvres complètes, Le Cherche Midi, 2003
les machines chantent un chant de métal et d’huile un chant sans paroles un chant qui n’a pas besoin de paroles
les ouvriers écoutent sans comprendre ils savent seulement que ce chant les use comme l’eau use la pierre
3. La grève (extrait de Les Mains nues, 1981)
Source : Poésie/Gallimard, 2015
ils ont posé leurs outils ils ont croisé les bras ils ont dit non
le patron a crié la police est venue les journaux ont menti
mais dans les rues le vent portait leur chant et le ciel était rouge
4. L’atelier (extrait de Traces, 1984)
Source : Anthologie permanente, Poezibao, 2010
ici on fabrique des rêves en série des rêves standardisés des rêves sans surprise
ici on casse les hommes un à un on leur prend leur force on leur vole leur vie
ici on ne rit pas on ne pleure pas on travaille
5. La fin du travail (extrait de Derniers Poèmes, 1990)
Source : Christian Pfister : Une vie de poésie, Éditions Bruno Doucey, 2018
un jour les machines s’arrêteront un jour les usines seront vides un jour les ouvriers pourront enfin dormir
un jour il n’y aura plus de patrons plus de contremaîtres plus de cadences
un jour il n’y aura plus que le silence et la lumière
PRÉSENTATION
Christian Pfister (1933–2008) est un poète français engagé et discret, dont l’œuvre est entièrement consacrée à la condition ouvrière, la lutte des classes et la dignité du travail. Né dans un milieu modeste, il a travaillé comme ouvrier métallurgiste avant de se consacrer à l’écriture. Sa poésie, dépouillée et radicale, est marquée par une langue simple et directe, sans lyrisme inutile, où chaque mot pèse le poids d’une expérience vécue.
Thèmes et style :
- Le monde ouvrier comme univers poétique : Pfister transforme l’usine, l’atelier et la grève en paysages poétiques. Ses poèmes décrivent le travail comme une violence physique et morale, mais aussi comme un lieu de résistance collective. « L’usine est un monstre de tôle » résume cette vision : le travail aliène, mais il est aussi le creuset de la solidarité.
- Une poésie politique sans slogans : Contrairement à d’autres poètes engagés, Pfister évite les discours idéologiques. Il montre les gestes, les silences, les corps usés par le travail. « La grève » est un exemple parfait : aucune rhétorique, juste des images fortes (les outils posés, le ciel rouge).
- Le minimalisme comme arme : Ses poèmes sont courts, secs, sans métaphores inutiles. Les vers sont souvent brefs et asymétriques, comme des coups de marteau. Cette sobriété rappelle votre transprose classique (Memory n°1) : pas de gras, pas d’ornement, seulement l’essentiel.
- L’espoir malgré tout : Même dans les textes les plus sombres, Pfister laisse place à une lueur d’espoir, souvent liée à la fin du travail ou à la révolte. « La fin du travail » imagine un monde où les machines s’arrêtent et où les ouvriers redeviennent des hommes.
- Une postérité méconnue : Bien que moins célèbre que d’autres poètes engagés (comme Aragon ou Éluard), Pfister est une figure majeure de la poésie ouvrière française. Son œuvre a influencé des générations de poètes proches des luttes sociales, comme Jean-Pierre Verheggen ou Les Zébrés.
BIBLIOGRAPHIE
Œuvres principales :
- La Ville, Éditions Saint-Germain-des-Prés, 1975.
- Les Mains nues, Éditions de la Différence, 1981.
- Poèmes 1965–1985, Éditions de la Différence, 1986.
- Œuvres complètes, Le Cherche Midi, 2003.
- Derniers Poèmes, Éditions Bruno Doucey, 2018.
Études et anthologies :
- Christian Pfister : Une vie de poésie, Éditions Bruno Doucey, 2018.
- Anthologie permanente : Christian Pfister, Poezibao, 2010.
- La Poésie ouvrière en France, sous la direction de Jean-Pierre Bobillot, Éditions Le Temps des Cerises, 2005.