Le dépôt
463 - ZOOM SOLEIL
Edmond Rostand, Hymne au Soleil
Je t'adore, Soleil ! ô toi dont la lumière, Pour bénir chaque front et mûrir chaque fruit, Entrant dans chaque fleur et dans chaque chaumière, Se divise et demeure entière ainsi que l'amour ! Je t'adore, Soleil ! tu mets dans l'air des roses, Des flammes dans la source, un dieu dans le buisson ! Tu prends un arbre obscur et tu l'apothéoses ! Ô Soleil ! sans toi les choses Ne seraient que ce qu'elles sont ! C'est toi qui, découpant la sœur de chaque chose, Fais l'ombre, et, de l'ombre, fais naître les repos. C'est toi qui, versant ton or sur les fleurs écloses, Fais couler le miel des corolles dans les pots. Tu fais les sommets roux et les vallons profonds, Tu fais les lointains bleus et les ondes amères ; C'est toi qui, sur le seuil des vieilles chaumières, Fais danser les petits enfants et les vieux ronds. Tu bénis la charrue et le champ qu'elle trace, Le cep qui se tord et le blé qui s'élance ; C'est toi qui mets la joie au cœur de notre race, Et qui, dans les forêts, mets le divin silence.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k102714q/f11.item
Anna de Noailles, La Chaleur
Tout dort. La plaine est chaude et le soleil l’accable. On n’entend plus le bruit des ailes dans les blés ; Les oiseaux se sont tus, les insectes ailés Ne font plus palpiter leur vol infatigable. Le grand silence luit au milieu de l’été. L’air est plein de senteur, de lumière et d’ivresse ; On dirait que la terre, en sa fauve allégresse, Respire la splendeur de l’immortalité. L’or brûlant des moissons monte vers le ciel bleu ; Le pavot rouge éclate entre les herbes folles, Et le vent qui se meurt emporte les corolles Comme un souffle de vie au milieu d’un brasier de feu. O midi ! tout s’embrase et tout s’épanouit ; Le jour est un triomphe et la terre est une fête. On sent monter en soi, de la plante à la tête, Un désir de clarté qui jamais ne s'enfuit. C’est l’heure où la nature, en sa force sereine, Semble vouloir s’unir à l’éternel éclat, Où le sang de la terre, en un puissant combat, Se mêle au sang des cieux pour que la vie advienne.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k102830p/f135.item
Albert Samain, Soleil couchant
Le ciel est un jardin d’où l’ombre s’évapore. Le soleil, comme un fruit mûr sur le bord du toit, S’arrête un instant seul, puis lentement décroît, Et laisse dans les airs une lueur d’aurore. La ville semble s’être endormie au lointain ; Le silence descend sur les maisons muettes, Et l'on voit s’allumer, ainsi que des facettes, Les vitres que le soir empourpre d’un tain d’étain. C’est l’heure où les regrets, ainsi que des fumées, Montent des cœurs lassés vers le ciel violet ; Où l'on croit voir passer le reflet d’un volet Qui s’ouvre sur la nuit et les âmes aimées. Le soleil s’est couché. Mais sa trace demeure Comme un parfum de rose au milieu de l’hiver, Et l’on sent, dans l’espace immense et découvert, Que la lumière est là qui veille sur notre heure. Le monde est un grand temple où l’on n’entend plus rien, Sinon le battement de la vie éternelle, Et la lune, là-haut, comme une sentinelle, Attend que le soleil lui dise son adieu.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1512415w/f122.item
Paul Valéry, Le Cimetière marin
Ce toit tranquille, où marchent des colombes, Entre les pins palpite, entre les tombes ; Midi le juste y compose de feux La mer, la mer, toujours recommencée ! O récompense après une pensée Qu’un long regard sur le calme des dieux ! Quel pur travail de fins éclairs consume Maint diamant d’imperceptible écume, Et quelle paix semble se concevoir ! Quand sur l’abîme un soleil se repose, Ouvrages purs d’une éternelle cause, Le temps scintille et le Songe est savoir. Stable trésor, temple de Minerve, Masse de calme, et visible réserve, Eau sourcilleuse, Œil qui gardes en toi Tant de sommeil sous une voile de flamme, Ô mon silence !... Édifice dans l’âme, Mais comble d’or aux mille tuiles, Toit ! Temple du Temps, qu’un seul soupir résume, À ce point pur je monte et m’accoutume, Tout entouré de mon regard marin ; Et comme aux dieux mon offrande suprême, La scintillation sereine sème Sur l'altitude un dédain souverain.
https://www.academie-francaise.fr/les-immortels/paul-valery
Saint-John Perse, Éloges
C’étaient de très grandes feuilles de tabac mises au soleil pour sécher, Des feuilles de cuir brun au goût de terre et de vent, Et l’on entendait le craquement de l’herbe sous la chaleur, Et le chant des insectes qui dévorait le silence. Le soleil était partout, dans les yeux et les mains, Il était le maître du monde et de la mer bleue, Il faisait mûrir les cannes et les rêves d’enfants Qui couraient sur les ports en attendant le soir. O soleil des tropiques, soleil de mon enfance, Toi qui brûles les peaux et qui blanchis les os, Tu es la force même et la raison de vivre, Tu es le Dieu caché derrière les rideaux de pluie. On t’appelait avec des cris et des prières, On t’attendait comme le retour d’un grand navire, Et quand tu paraissais, tout n’était plus que joie, Tout n’était plus que sel et lumière et désir. Tu faisais luire le sable et les coquillages, Tu donnais aux poissons des reflets d'argent pur, Et nous marchions en toi, comme dans une fête Où le temps n’existait plus, où la mort était loin.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1521503c/f3.item
Présentation
Le soleil dans la poésie du vingtième siècle abandonne sa simple fonction de décor pour devenir une force agissante et métaphysique. De l'hymne vibrant d'Edmond Rostand, qui célèbre le soleil comme l'artisan du monde visible et le révélateur de la beauté, à la méditation dense de Paul Valéry où Midi devient l'instant de la perfection immobile et de la pensée pure, l'astre solaire est le pivot d'une quête de vérité. Anna de Noailles et Albert Samain explorent ses nuances sensorielles, de l'accablement de la chaleur estivale à la mélancolie des couchants, transformant le paysage en un état d'âme. Saint-John Perse, enfin, ramène le soleil à sa dimension originelle et tropicale, en faisant le moteur de la mémoire et de la création. Pour ces poètes, le soleil n'est pas seulement ce qui éclaire, mais ce qui transforme la matière en esprit et le temps en éternité. Il symbolise le triomphe de la vie, tout en rappelant, par son éclat excessif ou sa disparition, la fragilité de la condition humaine face à l'absolu de la lumière.
Bibliographie
Noailles, Anna de, Le Cœur innombrable, Calmann-Lévy, Paris, 1901. Rostand, Edmond, Chantecler, Fasquelle, Paris, 1910. Saint-John Perse, Éloges, Gallimard, Paris, 1911. Samain, Albert, Au jardin de l'infante, Mercure de France, Paris, 1893. Valéry, Paul, Charmes, Gallimard, Paris, 1922.