Le dépôt
427 - ZOOM NELLIGAN
Émile Nelligan, poète prodige du Québec dont la trajectoire fulgurante et tragique a marqué la naissance de la modernité littéraire canadienne-française.
Textes
Tout se fige dans le givre de cet hiver éternel qui enserre mon cœur. Je regarde par la croisée les fleurs de cristal que le froid dessine sur la vitre, et je m'imagine que ce sont les jardins de mon enfance, pétrifiés par un sortilège cruel. La clarté est si vive qu'elle blesse, et le silence de la neige qui tombe ressemble au linceul de mes espérances. Je suis le prisonnier de cette chambre d'ombre où les souvenirs rôdent comme des spectres familiers. Rien ne peut réchauffer l'âme de celui qui a vu l'idéal s'éteindre sous la bise glacée du nord. Ma jeunesse est une plante de serre que l'on a exposée trop tôt au vent des réalités amères. Je reste là, immobile, à contempler la splendeur du vide, tandis que le monde s'efface derrière le rideau blanc d'une saison qui ne veut pas finir. https://www.poetes.com/nelligan/vaisseau.php
C'était un grand vaisseau taillé dans l'or vierge, ses mâts touchaient l'azur, sur des mers inconnues. La Muse colossale, aux proues de chair nues, au soleil déshabillé, s'y tordait les bras. Mais il vint à frapper le grand écueil, dans la nuit trompeuse où chantait la sirène, et le naufrage horrible inclina sa carène aux profondeurs du Gouffre, immuable cercueil. Ce fut un vaisseau d'or, dont les flancs diaphanes révélaient des trésors que les marins profanes, dégoût, haine et névrose, entre eux ont disputés. Que reste-t-il de lui dans la tempête brève ? Qu'est devenu mon cœur, navire déserté ? Hélas ! Il a sombré dans l'abîme du Rêve. Tout ce qui fut lumière est désormais ténèbre, et je dérive seul sur l'océan funèbre de mes désirs déçus et de mes beautés mortes. https://www.bacdefrancais.net/vaisseau-dor-nelligan.php
Ma mère, si vous saviez quelle détresse m'habite quand le soir descend sur la ville. Je cherche votre visage dans chaque ombre, votre voix dans chaque murmure du vent. Je suis un enfant égaré dans le labyrinthe de sa propre pensée, un poète qui a trop aimé les mots et pas assez la vie. Le monde des hommes me fait peur avec ses bruits d'argent et ses regards de pierre. Je préfère me réfugier dans le temple de la musique, là où les sons deviennent des couleurs et les larmes des mélodies divines. Ne me demandez pas d'être fort, ne me demandez pas de réussir. Je ne suis qu'un souffle, une note de piano qui s'étire dans le crépuscule. Mon âme est une chapelle en ruines où je brûle mes derniers cierges devant l'autel de la Beauté disparue. https://fondation-nelligan.org/oeuvre-d-emile-nelligan/
Ah ! Comme la neige a neigé ! Ma vitre est un jardin de givre. Ah ! Comme la neige a neigé ! Qu'est-ce que le spasme de vivre à la douleur que j'ai, que j'ai ! Tous les étangs gisent gelés, mon âme est noire ! Hélas ! Que faire ? Tous les étangs gisent gelés, je suis le spectre de la gloire dans le domaine du regret. Ma pensée est une détresse qui s'en va par le vent d'hiver. Ma pensée est une détresse ; je suis un vieux livre d'hier qu'on lit avec une tristesse. La vie est un long corridor où l'on marche sans espérance. La vie est un long corridor, et je suis le fou de la souffrance qui pleure sur son trésor mort. Tout s'efface dans la blancheur, tout s'endort dans la froidure. https://www.poetes.com/nelligan/soir.php
Je suis le poète des jardins de l'âme, celui qui cultive des roses de sang sur le fumier de l'ennui. J'ai voulu transfigurer la grisaille de ma ville par l'éclat de mes rimes, mais la ville a fini par m'étouffer. Je me sens étranger parmi les miens, parlant une langue qu'ils n'entendent pas, celle des cygnes noirs et des crépuscules mauves. Mon génie est ma blessure, une plaie ouverte par laquelle s'écoule ma vie. Je ne suis pas fait pour ce siècle de fer et de calculs ; je suis un revenant du romantisme égaré sur les rives du Saint-Laurent. Bientôt, le rideau tombera sur la scène de mon esprit, et je ne serai plus qu'une ombre parmi les ombres dans le grand hospice du silence. Souvenez-vous de moi comme d'un oiseau blessé qui a tenté de chanter une dernière fois avant que l'hiver ne lui brise les ailes. https://fondation-nelligan.org/biographie/
Présentation de l'auteur
Émile Nelligan, né en 1879 à Montréal et mort en 1941, est le poète national du Québec et la figure la plus tragique de sa littérature. Disciple de Baudelaire, de Verlaine et d'Edgar Poe, il a introduit le symbolisme et le goût de l'idéal dans une société canadienne-française encore très conservatrice. Sa carrière littéraire fut d'une brièveté fulgurante : il a composé l'essentiel de son œuvre entre seize et dix-neuf ans. En 1899, après une lecture mémorable de son poème La Romance du vin, il sombre dans la psychose et est interné pour le reste de sa vie, soit durant plus de quarante ans, sans jamais retrouver la raison. Son œuvre, publiée par son ami Louis Dantin en 1904, a fait de lui le symbole de la jeunesse foudroyée et de la résistance de l'art contre la médiocrité du réel.
Bibliographie
Émile Nelligan et son œuvre (édition originale de Louis Dantin), 1904. Poésies complètes : 1896-1899 (édition critique de Luc Lacourcière), 1952. Le Vaisseau d'or (recueil posthume). La Romance du vin (recueil posthume).