Le dépôt
469 - ZOOM BURLESQUE
Paul Scarron, Le Virgile travesti (Livre I)
Je chante ce héros pieux
Qui vint d'Afrique dans ces lieux,
Pour avoir avec sa personne
Et sa flotte de peur de bonne,
Échappé les mains des Troyens,
Dont il n'était pas des moyens.
Il eut beau faire et beau dire,
Le pauvre diable en son navire,
S'il ne fût pas venu d'en haut,
Aurait eu bien un autre saut.
La dame Junon, la colère,
Qui ne fait jamais rien pour plaire,
L'ayant pris en grippe et en haine,
Lui donna bien de la peine.
Je ne sais pas pour quel sujet
Cette déesse au cœur d'objet,
Voulut qu'un si bon catholique,
D'une façon si diabolique,
Fût par les vents ainsi battu,
Lui qui n'avait point de vertu.
Ô Muse ! dis-moi les raisons
De tant de belles trahisons,
Et comment une âme céleste
Peut avoir un venin si reste.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1040523d/f15.item
Marc-Antoine Girard de Saint-Amant, Le Fromage
Ô toi, dont la gloire s'étend
Depuis le Nil jusqu'au Levant,
Toi, de qui l'âme généreuse
N'est pas moins noble que nombreuse,
Accueille ce petit présent,
Que je t'offre en me divertissant.
C'est un fromage de Hollande,
Qui vaut bien une grosse offrande,
Et que j'ai pris pour le sujet
D'un poème un peu trop parfait.
Vois comme il est gras et superbe,
Nourri de la plus tendre herbe,
Et comme son teint jaune et clair
Fait plaisir à voir et à l'air.
On dirait, à voir sa figure,
Que c'est un fruit de la nature,
Ou bien un globe de cristal,
S'il n'était pas si végétal.
Mange-le, mon cher, et confesse
Que c'est un morceau de noblesse,
Et que jamais sur ton buffet
On ne vit rien de si complet.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k15124115/f245.item
Jean-François Sarrasin, Dulot vaincu
Dulot, ce grand maître en bout-rimé,
Se vit un jour si mal animé,
Qu'il perdit son esprit et sa force,
Comme un arbre perd son écorce.
Il avait fait tant de sonnets,
Et tant de vers un peu trop nets,
Que sa tête en était remplie
Comme une vieille hôtellerie.
Il s'en alla par la cité,
Cherchant sa propre dignité,
Et demandant à chaque porte
Si sa muse n'était pas morte.
Les poètes de son quartier,
Qui le croyaient un peu entier,
Lui dirent avec une risée :
Votre muse est bien épuisée.
Il en eut un tel déplaisir,
Qu'il perdit l'usage du désir,
Et s'en alla mourir en rime,
Sans avoir commis aucun crime,
Sinon d'avoir voulu chanter
Ce qu'on ne peut pas inventer.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5442589h/f122.item
Charles Coypeau d'Assoucy, L'Enfer
Je suis descendu dans l'abîme,
Pour voir si l'on y faisait crime,
Et j'ai trouvé que les enfers
Étaient remplis de gens divers.
Il y avait des procureurs,
Qui faisaient encore des erreurs,
Et des poètes sans génie,
Qui chantaient une litanie.
Pluton, qui règne en ce séjour,
N'aime pas beaucoup le grand jour,
Et sa femme, la Proserpine,
A toujours la mine un peu fine.
Ils me reçurent assez bien,
Quoique je ne leur disse rien,
Et me firent boire un breuvage
Qui n'était pas fort à mon usage.
C'était du jus de vieux souliers,
Mêlé de quelques os de piliers,
Et je vous jure sur ma vie
Que je n'en eus plus aucune envie.
Je m'en revins tout aussitôt,
Sans avoir dit un mot de trop,
Et je préfère ma misère
À tout le faste de ce père.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1512613v/f45.item
Paul Scarron, Typhon ou la Gigantomachie
Entre les géants de jadis,
Qui n'étaient pas des plus petits,
Il y en avait un, nommé Typhon,
Qui n'était pas un grand chapon.
Il avait des bras de cinq lieues,
Et des jambes un peu trop bleues,
Et sa tête touchait le ciel,
Sans avoir besoin d'un échel.
Il voulut un jour, par malice,
Faire aux dieux un petit supplice,
Et s'en alla sur le mont Olympe,
Comme un enfant qui partout grimpe.
Il jetait des rochers entiers,
Comme on jetterait des lauriers,
Et Jupiter, le pauvre sire,
Ne savait pas s'il devait rire.
Il prit sa foudre en sa main droite,
Qui n'était pas un peu trop étroite,
Et lui donna sur le museau
Un coup qui n'était pas d'oiseau.
Le géant tomba sur la terre,
Finissant ainsi cette guerre,
Et l'on dit qu'il en est encore
Un peu plus mort que le grand Maure.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1040523d/f312.item
Présentation
La poésie burlesque s'impose au milieu du dix-septième siècle comme une réaction vigoureuse contre l'idéalisme précieux et la rigueur malherbienne. Ce genre repose sur un décalage esthétique volontaire consistant à traiter un sujet noble ou héroïque dans un style bas et familier, ou inversement. Paul Scarron en demeure le maître incontesté, notamment avec son Virgile travesti qui parodie l'épopée antique en transformant les héros en personnages triviaux et grotesques. Cette esthétique du renversement s'exprime également chez Saint-Amant, qui exalte les plaisirs matériels et les objets du quotidien avec une verve truculente, s'éloignant des conventions de la poésie lyrique traditionnelle. Le burlesque n'est pas seulement un exercice de dérision mais une affirmation de la liberté créatrice face aux règles académiques naissantes. Il utilise le vers d'octosyllabes pour sa vivacité et son ton de conversation, multipliant les anachronismes, les expressions populaires et les rimes surprenantes. Des auteurs comme d'Assoucy ou Sarrasin ont contribué à diffuser cet esprit de débauche intellectuelle qui, tout en feignant la maladresse, témoigne d'une grande maîtrise technique et d'une profonde connaissance des classiques. Le genre décline avec l'avènement du classicisme rigoureux de Boileau, mais laisse une empreinte durable sur la satire et la comédie françaises.
Bibliographie
Assoucy, Charles Coypeau d', Poésies et aventures, Gabriel Quinet, Paris, 1667. Sarrasin, Jean-François, Les Œuvres de Monsieur Sarrasin, Augustin Courbé, Paris, 1656. Scarron, Paul, Le Virgile travesti en vers burlesques, Toussaint Quinet, Paris, 1648. Scarron, Paul, Typhon ou la Gigantomachie, Toussaint Quinet, Paris, 1644. Saint-Amant, Marc-Antoine Girard de, Œuvres complètes, chez la veuve Jean Nicolas, Paris, 1661.