Le dépôt
467 - ZOOM NUIT
« La Nuit » – Charles Baudelaire
La nuit s’épaissit comme une cloison,
L’obscurité monte et couvre les maisons,
Les rues, les places, les carrefours déserts,
Les citadins endormis, les faubourgs, les déserts,
Et le ciel, où la lune en son cours solitaire
Semble un palais désert, un jardin sans mystère,
Où la lumière, pâle et morne, a l’air d’un suaire.
Les lampes s’allument, les gaz, les bougies,
Et dans les cabarets où la fange est reine,
Où l’oubli dans le vin noie la conscience,
Des rires et des chants s’élèvent en cadence.
Mais moi, je fuis ! Je hais la nuit et son cortège
De songes mensongers, de plaisirs éphémères,
De voluptés qui, comme un couteau, nous égorgent,
Et de bonheurs trompeurs, brillants et légers,
Qui nous laissent, au jour, plus las et plus amers.
Je préfère au sommeil, qui n’est qu’un mensonge,
La douce nuit des cimetières, où les morts,
Sous les cyprès, les ifs, les tombes et les marbres,
Dormant d’un sommeil calme, égal, sans remords,
Ont pour lits des caveaux et pour rideaux des ombres.
« Nuit rhénane » – Guillaume Apollinaire
Mon verre est plein d’un vin trembleur comme une flamme
Écoutez la chanson lente d’un batelier
Qui raconte avoir vu sous la lune sept femmes
Tordre leurs cheveux verts et longs jusqu’à leurs pieds
Debout chantez plus haut en dansant une ronde
Que je n’entende plus le chant du batelier
Et mettez près de moi toutes les filles blondes
Au regard immobile aux lèvres de mépris
Le Rhin le Rhin est ivre où les vignobles se mirent
Tout l’or des nuits tombe en tremblant s’y refléte
La voix chante toujours à en râcler ma peau
Que je ne puis souffrir cette chanson qui pleure
C’est l’heure où tu pleurais au bord de l’eau
Mon amour et qu’elle pleure dans le cœur des autres
« Nuit d’été » – Alfred de Musset
La nuit était chaude, et l’on entendait,
Au loin, sur la rivière endormie,
Le bruit des bateliers qui chantaient.
Le ciel était pur, la brise était douce,
Les étoiles brillaient dans l’azur sans nuage,
Et l’on voyait, au bord de l’eau qui fuit sans bruit,
Les peupliers penchés qui semblaient s’y mirer.
Tout dormait ; mais parfois, dans l’ombre silencieuse,
Un souffle passager faisait trembler les roseaux,
Et l’on croyait ouïr, dans la nuit mystérieuse,
Les murmures lointains des amants et des oiseaux.
Et mon âme, émue au spectacle de la nature,
S’envolait, libre et joyeuse, au sein de l’immensité,
Comme un oiseau joyeux qui quitte son nid sombre
Pour planer dans les cieux, dans la sérénité.
« La Nuit de mai » – Alfred de Musset
La nuit était belle, et la lune brillait,
Les étoiles scintillaient dans le ciel profond,
Et l’air embaumé, par les vents agité,
Portait au loin le murmure d’un flot vagabond.
Je marchais seul, le cœur plein d’une douce ivresse,
Et je rêvais d’amour, de bonheur, de plaisir ;
Mais un soupir s’échappa de ma lèvre oppressée,
Et je sentis couler une larme en mon sein transi.
Je m’arrêtai, et, levant les yeux vers les cieux,
Je dis : « Ô nuit ! ô silence ! ô solitude !
Que vous êtes beaux, et que vous êtes puissants !
Vous qui savez calmer les douleurs de l’âme,
Vous qui savez parler aux cœurs épanouis,
Vous qui savez charmer les pleurs et les alarmes,
Vous qui savez donner l’oubli des maux soufferts !
« Mais vous, étoiles d’or, claires et scintillantes,
Qui semez de lumière le bleu de l’immensité,
Dites, dites-moi donc, dites-moi, je vous en prie,
Pourquoi, dans ce moment de calme et de paix,
Mon âme est-elle ainsi remplie de tristesse ?
Pourquoi mon cœur, si plein d’amour et de gaîté,
Se sent-il si lourd, si triste et si glacé ?
« Nuit d’hiver » – Émile Nelligan
Ah ! comme la neige a neigé ! Ma vitre est un jardin de givre.
Ah ! comme la neige a neigé ! Qu’est-ce que le spasme de vivre
À la douleur que j’ai, que j’ai ?
Tous les étangs gèlent, tous les étangs sont noirs.
Mon âme est un étang qui gèle en son délire.
Tous les étangs gèlent sous les forêts sans voix.
Mon âme est la saison d’hiver, — éternel hiver.
Ah ! la neige, la neige a neigé.
Les anges dans le ciel lèvent leurs ailes lasses.
Et se penchant vers moi, les yeux pleins de pitié,
Me disent tout bas que la terre est glacée,
Que mon âme est plus glacée et plus vide, hélas !
Que la terre tout entière est moins triste que moi.
PRÉSENTATION
La nuit, thème récurrent et fascinant de la poésie, incarne à la fois mystère, mélancolie, introspection et beauté. Les poèmes sélectionnés ici illustrent la diversité des approches littéraires face à la nuit : Baudelaire en fait un symbole de mensonge et de désillusion, Apollinaire y mêle ivresse et nostalgie, Musset y célèbre la sérénité et la rêverie, tandis que Nelligan en exprime la froideur et la désolation.
La nuit, en poésie, est souvent le miroir des émotions humaines les plus profondes. Elle peut être à la fois complice des tourments intérieurs et source de paix, de contemplation ou de révélation. Les poètes utilisent la nuit comme un cadre pour explorer la solitude, l’amour, la mort, ou encore la quête de sens. Ce thème, universel et intemporel, permet de transcender les frontières entre le réel et l’imaginaire, entre la lumière et l’ombre.
BIBLIOGRAPHIE
- Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal, 1857.
- Guillaume Apollinaire, Alcools, 1913.
- Alfred de Musset, Poésies complètes, 1835-1852.
- Émile Nelligan, Poésies complètes, 1903.