La
page
blanche

Le dépôt

PLACE AUX POÈMES

LIVRE ZOOM

475 - ZOOM LAFORGUE

POÈMES




L’Hiver qui vient


Soleils couchants, Lassitude des choses, Je hais les soirs d’hiver, les soirs sans roses ! Je hais les soirs d’hiver où, pâle, on s’éclaircit, Où, pâle, on s’éclaircit dans les glaces des vitres, Où le cœur, un vieux livre aux feuillets décolorés, S’ouvre et se referme et jamais ne s’épanouit !

Oh ! comme on est seul ! Oh ! comme on est triste ! Oh ! les longs corridors des gares sous la pluie ! Oh ! ceux qui ne sont plus, qui ne sont plus, ma mie, Et qui vous ont aimé dans le temps jadis triste !

Et ceux qui n’aiment plus, ingrats ! Et ceux qui sont partis, et ceux qui sont morts !

Et les trains qui s’en vont, lents, lourds, dans la brume, Et les chevaux de bois des manèges déserts, Et sous les kiosques clos les journaux inutiles, Et, le long des canaux, les péniches sans feu !

Oh ! comme on est seul ! Oh ! comme on est triste ! Oh ! les longs corridors des gares sous la pluie !

(Lien vers le poème complet)




Complainte des grands pins dans une villa abandonnée


Les grands pins noirs, sous la lune, Ont l’air de faire, en rêvant, De lents gestes de somnambules Avec leurs grands bras noirs, tremblants.

Leur plainte éparse et confuse Monte dans le ciel pâle et vert, Et la lune, en son lit de brume, S’éveille, et les écoute, rêveur.

Les grands pins noirs, sous la lune, Ont l’air de dire, en rêvant : « Nous sommes les grands fantômes Des anciens amants ! »

(Lien vers le poème complet)





Complainte de lord Pierrot


Le vent pleure Sur les grands fraisiers blancs de la lune, Et les morts, les pauvres morts, sous l’herbe, S’éveillent, l’oreille tendue aux bruits de la terre.

Un grand squelette nu, qui porte une faux, Passe en dansant, au clair de la lune, Et chante à la mort des chansons d’amour, D’une voix de cristal qui résonne sous les ifs noirs.

Les morts, les pauvres morts, sous l’herbe, Tournent leurs crânes vers les vivants, Et, dans un grand frisson, écoutent la chanson Que chante à la mort le grand squelette nu.

(Lien vers le poème complet)



Complainte du dimanche


Le ciel est gris ; la campagne est triste ; Les arbres sont tout nus ; plus de feuilles, plus d’oiseaux. Seul, un vieux corbeau, sur un chêne pelé, Crie : « C’est l’hiver ! C’est l’hiver ! C’est l’hiver ! »

Les paysans, courbés sous la bise, Vont, le dos voûté, les mains dans les poches, Et, sans rien dire, ils regardent, moroses, Leur ombre qui s’allonge au soleil couchant.

Les cloches des villages sonnent, Et leur son monotone et dolent Semble dire, en tremblant dans l’air froid : « C’est l’hiver ! C’est l’hiver ! C’est l’hiver ! »

(Lien vers le poème complet)




Complainte des pianos qu’on entend dans les quartiers riches

Les pianos qu’on entend dans les quartiers riches Tintent comme des clochettes d’argent Sous les doigts des jeunes filles, fraîches et riches, Qui jouent du Chopin en rêvant.

Et moi, je suis un pauvre hère, Un pauvre rêveur attardé, Qui passe, en regardant les étoiles, Devant les maisons éclairées.

Les pianos qu’on entend dans les quartiers riches Ont des sons de clochettes d’argent, Et les jeunes filles, fraîches et riches, Jouent du Chopin en rêvant.

(Lien vers le poème complet)



PRÉSENTATION


Jules Laforgue, né le 16 août 1860 à Montevideo et mort le 20 août 1887 à Paris, est un poète français d’origine uruguayenne, considéré comme l’un des précurseurs majeurs du symbolisme et du modernisme en poésie. Issu d’une famille modeste, il passe son enfance en Uruguay avant de s’installer en France, où il mène une vie marquée par la pauvreté, la maladie et une quête artistique intense.

Laforgue est surtout connu pour son recueil Les Complaintes, publié en 1885, qui rompt avec les conventions poétiques de l’époque. Son style, à la fois ironique, mélancolique et novateur, utilise un langage familier, des rythmes libres et des images audacieuses, mêlant humour noir et désillusion. Il introduit des thèmes comme la solitude, l’ennui, la mort, et une critique sociale acerbe, notamment à travers le personnage récurrent de Pierrot, symbole de l’artiste incompris et marginal.

Son œuvre, bien que peu reconnue de son vivant, a eu une influence majeure sur des poètes comme T.S. Eliot, Ezra Pound, et les surréalistes. Laforgue a également écrit des vers libres et des poèmes en prose, explorant la musicalité du langage et la fragmentation du sens. Il est aussi l’auteur de L’Imitation de Notre-Dame la Lune, un recueil de poèmes en prose qui pousse encore plus loin l’expérimentation formelle.

Atteint de tuberculose, il meurt jeune, laissant derrière lui une œuvre brève mais fondatrice, qui a marqué la transition entre le parnasse et le symbolisme. Son héritage littéraire réside dans sa capacité à mêler lyrisme et modernité, tout en ouvrant la voie à une poésie plus libre et plus personnelle.


BIBLIOGRAPHIE


  • Jules Laforgue, Les Complaintes, Éditions Gallimard, 1986.
  • Jules Laforgue, L’Imitation de Notre-Dame la Lune, Éditions Flammarion, 1995.
  • Jules Laforgue, Œuvres complètes, Éditions de la Pléiade, Gallimard, 2001.
  • Jules Laforgue et les origines du symbolisme, par Jean-Pierre Chauveau, Éditions Nizet, 1982.
  • Laforgue, par Yves-Alain Favre, Éditions Fata Morgana, 1990.