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PLACE AUX POÈMES

LIVRE ZOOM

476 - ZOOM DÉSESPOIR




Gérard de Nerval, El Desdichado



Je suis le ténébreux, – le veuf, – l’inconsolé, Le prince d’Aquitaine à la tour abolie : Ma seule étoile est morte, – et mon luth constellé Porte le soleil noir de la Mélancolie.

Dans la nuit du tombeau, toi qui m’as consolé, Rends-moi le Pausilippe et la mer d’Italie, La fleur qui plaisait tant à mon cœur isolé, Et la treille où le pampre à la rose s’allie.

Suis-je Amour ou Phébus ?... Lusignan ou Biron ? Mon front est rouge encor du baiser de la reine ; J’ai rêvé dans la grotte où nage la sirène...

Et j’ai deux fois vainqueur traversé l’Achéron : Modulant tour à tour sur la lyre d’Orphée Les soupirs de la sainte et les cris de la fée.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1052520/f45.item





Charles Baudelaire, Spleen (LXXVIII)


Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle Sur l’esprit gémissant en proie aux longs ennuis, Et que de l’horizon embrassant tout le cercle Il nous verse un jour noir plus triste que les nuits ;


Quand la terre est changée en un cachot humide, Où l’Espérance, comme une chauve-souris, S’en va battant les murs de son aile timide Et se cognant la tête à des plafonds pourris ;


Quand la pluie étalant ses immenses traînées D’une vaste prison imite les barreaux, Et qu’un peuple muet d’infâmes araignées Vient tendre ses filets au fond de nos cerveaux,


Des cloches tout à coup sautent avec furie Et lancent vers le ciel un affreux hurlement, Ainsi que des esprits errants et sans patrie Qui se mettent à geindre opiniâtrement.


– Et de longs corbillards, sans tambours ni musique, Défilent lentement dans mon âme ; l’Espoir, Vaincu, pleure, et l’Angoisse atroce, despotique, Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir.


https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k70839t/f156.item




Alfred de Vigny, Le Mont des Oliviers (Le Silence)


S’il est vrai qu’au Jardin des saintes Écritures, Le Fils de l’Homme ait dit ce qu’on voit écrit là ; S’il est vrai que, muet, aveugle et sans figures, Le Ciel sur nos douleurs ait jeté ce drap-là ; Si le Juste a péri pour les fautes impures, Sans que le Père en haut ait dit : Cela suffit ! Le monde est un désert où l’homme n’a point d’appui.

Le malheur est partout et le bonheur est rare ; La vie est un combat que l'on perd à la fin ; Le ciel est de métal et la terre est de barre, Et l'on appelle en vain le secours du divin. Rien ne répond jamais à notre plainte amère, Sinon l'écho lointain de notre propre voix ; Nous marchons sans flambeau dans une ombre étrangère, En portant chaque jour le poids de notre croix.

Si le Seigneur s’endort dans son éternité, Laissons-le donc dormir au sein de sa puissance ; Puisque nous n'obtenons aucune charité, Opposons au mépris un superbe silence ; C’est la seule vertu qui reste à l’homme fier, Pour braver le destin et l'enfer le plus fier.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k2058694/f122.item



Paul Verlaine, Soleils couchants


Une aube affaiblie Verse par les champs La mélancolie Des soleils couchants. La mélancolie Berce de doux chants Mon âme oubliée Aux soleils couchants.

Et des rêves étranges, Comme des soleils Couchants sur les grèves, Fantômes vermeils, Défilent sans trêve, Défilent, pareils À des grands soleils Couchants sur les grèves.

Mon cœur est une ombre Où rien ne luit plus ; Le monde est un nombre De jours révolus. Je marche dans l'ombre Des temps disparus, Et mon âme sombre Ne demande plus.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1512415w/f85.item



Leconte de Lisle, Le Bhagavat


Tout est faux, tout est vain, tout n'est qu'un rêve amer ; Le monde est un miroir où l'ombre se reflète, Une écume qui passe au-dessus de la mer, Un souffle qui s'éteint dès que la voix s'arrête. La douleur est la loi, le néant est le but ; Nous naissons pour mourir dans une angoisse infâme, Sans qu'un seul rayon d'or, sans qu'un seul salut Vienne jamais briller au fond de notre âme.

Ô morts ! vous êtes seuls les maîtres de la paix ; Vous dormez sans désir sous la terre glacée, Loin de ce jour cruel et de ses traits épais, Loin de la vie enfin, cette longue pensée. Heureux celui qui dort d'un sommeil éternel, Et qui n'entend plus rien de la fureur humaine, Celui qui s'est fondu dans l'azur du ciel, Et qui ne porte plus le fardeau de sa chaîne.

La nature se rit de nos cris superflus ; Elle use nos destins comme on use une pierre ; Et quand nous ne sommes rien, quand nous ne sommes plus, Elle étale son luxe au bord de notre bière.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k202867w/f210.item



Présentation


La poésie désespérée trouve son paroxysme au XIXe siècle, portée par le "mal du siècle" et l'effondrement des certitudes religieuses ou politiques. Elle ne se contente pas d'exprimer une tristesse passagère, mais dresse le constat d'une condition humaine irrémédiablement tragique. Chez Gérard de Nerval, le désespoir prend la forme d'une perte d'identité et d'une mélancolie astrale, tandis que Charles Baudelaire théorise le "Spleen", cet état d'angoisse paralysante où l'âme se sent prisonnière d'un monde hostile. Alfred de Vigny apporte une dimension stoïcienne à cette douleur en prônant le silence face à l'indifférence divine, une vision partagée par le courant parnassien de Leconte de Lisle qui voit dans le néant l'unique remède aux souffrances de l'existence. Paul Verlaine, plus nuancé, traduit ce désespoir par une lassitude musicale et vaporeuse. Pour ces poètes, le désespoir n'est pas une fin en soi, mais le moteur d'une exigence esthétique absolue : transformer la noirceur de l'abîme en une clarté poétique capable de survivre au désastre du temps.



Bibliographie


Baudelaire, Charles, Les Fleurs du Mal, Poulet-Malassis et de Broise, Paris, 1857. Leconte de Lisle, Poèmes antiques, Marc Ducloux, Paris, 1852. Nerval, Gérard de, Les Chimères, dans Les Filles du feu, Giraud, Paris, 1854. Verlaine, Paul, Poèmes saturniens, Alphonse Lemerre, Paris, 1866. Vigny, Alfred de, Les Destinées, Michel Lévy frères, Paris, 1864.