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PLACE AUX POÈMES

LIVRE ZOOM

479 - ZOOM HEREDIA

José-Maria de Heredia, Les Conquérants


Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal, Fatigués de porter leurs misères hautaines, De Palos de Moguer, routiers et capitaines Partaient, ivres d'un rêve héroïque et brutal.


Ils allaient conquérir le fabuleux métal Que Cipango mûrit dans ses mines lointaines, Et les vents alizés inclinaient leurs antennes Aux bords mystérieux du monde Occidental.


Chaque soir, espérant des lendemains épiques, L'azur phosphorescent de la mer des Tropiques Enchantait leur sommeil d'un mirage doré ;


Ou penchés à l'avant des blanches caravelles, Ils regardaient monter en un ciel ignoré Du fond de l'Océan des étoiles nouvelles.


https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1028345/f21.item




José-Maria de Heredia, Antoine et Cléopâtre


Tous deux ils regardaient, de la haute terrasse, L'Égypte s'endormir sous un ciel étouffant Et le Fleuve, à travers le Delta noir qu'il fend, Vers Bubaste ou Saïs rouler son onde grasse.


Et le Romain sentait sous sa lourde cuirasse, Soldat captif berçant un sommeil d'enfant, Plier et se détendre et sur son cœur triomphant Le corps voluptueux que sa main embrasse.


Tournant sa tête pâle entre ses cheveux bruns Vers celui qu'enivraient d'invincibles parfums, Elle tendit sa bouche et ses prunelles claires ;


Et sur elle courbé, l'ardent Imperator Vit dans ses larges yeux étoilés de points d'or Toute une mer immense où fuyaient des galères.


https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1028345/f93.item




José-Maria de Heredia, Le Récif de corail


Le soleil sous la mer, mystérieuse aurore, Dans la forêt corallienne épanouit Parmi les hautes fleurs dont le fond se réjouit, Le vivant rayonnement de la flore et de l'ore.

Et tout ce que le sel ou l'iode colore, Mousse, algue chevelue ou varech qui s'enfuit, Contre le roc de pourpre où l'écume s'essuie, S'anime de lueurs qu'un jour pâle décore.

De sa splendide écaille éteignant les émaux, Un grand poisson glisse à travers les rameaux ; Dans l'ombre transparente il s'arrête, et, brusque,

D'un battement de nageoire en l'azur cristallin Il fait courir un frisson de nacre et de satin Sur le fond de cristal où s'endort le mollusque.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1028345/f135.item




José-Maria de Heredia, Fuite de Centaures


Ils fuient, l'effroi les pousse au fond des bois épais, Le sang coule, la mort les poursuit et les presse ; Ils n'ont plus la fierté de leur ancienne ivresse, Et le vent du malheur a troublé leur repos et leur paix.

Ils traversent les monts, les fleuves et les prés, Leurs sabots font jaillir la poussière et la terre ; Ils cherchent un asile au fond du sanctuaire, Loin des traits du chasseur et de ses cris sacrés.

Mais la flèche les suit dans l'ombre du vallon, Elle siffle à leur oreille ainsi qu'un noir frelon, Et vient frapper au cœur le plus fier de la race.

Ils tombent un à un sur le chemin désert, Laissant leur corps superbe en un pays ouvert, Tandis que le vainqueur efface leur trace.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1028345/f29.item



José-Maria de Heredia, Le Réveil d'un Dieu


Au sommet du Liban, sur le roc solitaire, Le grand Dieu s'est levé pour regarder le monde ; Il voit à ses pieds l'étendue et la terre, Et le soleil qui sort de la plaine profonde.

Il se souvient du temps où les peuples en foule Venaient à ses genoux apporter leurs offrandes, Où le sang des taureaux en longs fleuves s'écoule, Et que l'on couronnait son front de fleurs et de guirlandes.

Aujourd'hui, le silence enveloppe son temple, Les colonnes de marbre sont tombées dans la poussière ; Il n'est plus de regard qui vers lui se contemple, Ni de voix qui s'élève en une humble prière.

Il reste là, superbe, en sa gloire immobile, Attendant que le temps achève son ouvrage, Et que l'oubli revienne au sein de cet asile, Comme un nuage pur qui passe sur l'ombrage.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1028345/f55.item



Présentation


José-Maria de Heredia est le maître incontesté du sonnet parnassien, portant la forme brève à un degré de perfection technique rarement égalé. Né à Cuba en 1842 et arrivé en France à l'âge de neuf ans, il devient le disciple favori de Leconte de Lisle. Son œuvre unique, Les Trophées, publiée en 1893, se présente comme une fresque historique et mythologique, voyageant de l'Antiquité aux Temps modernes. Heredia se distingue par un art de la compression et du détail évocateur, où chaque mot est choisi pour sa sonorité et sa précision picturale. Son esthétique repose sur "l'impassibilité" : le poète ne livre pas ses sentiments, mais sculpte des images d'une beauté plastique souveraine. Qu'il évoque les conquistadors espagnols, les héros grecs ou la faune marine, il cherche à fixer la splendeur du monde dans l'éternité du vers. Élu à l'Académie française en 1894, il incarne l'idéal parnassien de l'art pour l'art, transformant le poème en un objet d'orfèvrerie où la forme est la garantie de la vérité historique et poétique.


Bibliographie


Heredia, José-Maria de, Les Trophées, Alphonse Lemerre, Paris, 1893. Heredia, José-Maria de, La Nonne Alferez, Alphonse Lemerre, Paris, 1894. Heredia, José-Maria de, Poésies complètes, Alphonse Lemerre, Paris, 1924. Heredia, José-Maria de, Correspondance, édition établie par Jean Lalot, CNRS Éditions, Paris, 2004. Heredia, José-Maria de, Salut à l'Empereur, Alphonse Lemerre, Paris, 1896.