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LIVRE ZOOM

477 - ZOOM LECONTE DE LISLE



Leconte de Lisle, Le Sommeil du Condor



Par-delà l’escalier des roi des Cordillères, Sur les sommets profonds où s’arrête le vent, Où l’oiseau de proie erre en un cercle mouvant, Le Condor se balance en les vagues lumières. Il regarde le monde à ses pieds s’endormir, La nuit monte et remplit les vallons d’amertume, L’Océan au lointain commence à gémir, Et le givre brillant sur les pics s’allume. Lui, sur le roc désert, immobile et géant, Baigne son corps superbe en la lueur glacée ; Il ne sent plus le poids de sa propre pensée, Et ses yeux sont fixés sur l’immense néant. L’air ne fait plus vibrer son aile vigoureuse, Le silence du ciel l’enveloppe et l’endort, Il semble qu’il attende une heure ténébreuse Où la vie enfin se confonde à la mort. Et, dans l’espace pur, sans cri et sans haleine, Comme un spectre de fer sur le sommet vermeil, Il rêve qu’il se perd dans la clarté sereine, Bien loin de cette terre et de son vain sommeil.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k202867w/f245.item




Leconte de Lisle, Les Éléphants


Le sable rouge est comme une mer sans limite, Qui s’étend en silence au pied du ciel brûlant ; Tout dort sous le soleil, rien ne bouge et ne vit, Sinon le vent de flamme au souffle lourd et lent. Mais voici qu’au lointain, dans la brume de feu, Une file descend des collines lointaines ; Les éléphants s’en vont sous le grand dôme bleu, Traversant le désert vers les sources prochaines. Ils marchent d’un pas grave et ne regardent rien, Leurs dos noirs sont pareils à des rocs en voyage ; Ils portent en leur cœur un souvenir ancien, Le rêve des forêts et de leur grand ombrage. La poussière s’élève autour de leurs pieds lourds, Leur trompe aspire l’air qui brûle et qui dévore ; Ils s'en vont sans hâte et comptent leurs jours, En attendant la nuit qui ne vient pas encore. Et quand ils ont passé, le désert reprend tout, Le silence retombe au milieu de la plaine ; La terre est immobile et le soleil est debout, Gardant seul le secret de leur marche certaine.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k202867w/f230.item




Leconte de Lisle, Midi


Midi, Roi des étés, épandu sur la plaine, Tombe en nappe d’argent des hauteurs du ciel bleu. Tout se tait. L’air flamboie et brûle sans haleine ; La terre est assoupie en son sommeil de feu. L’étendue est immense, et les champs n’ont point d’ombre, Et la source est tarie où buvaient les troupeaux ; La forêt obscure, en ses profondeurs sombres, Cache les nids muets sous ses grands chapiteaux. Seuls, les grands blés mûris, tels qu’une mer dorée, Se déroulent au loin sur le sol altéré ; Ils ne frémissent plus, et leur force sacrée Semble boire l’éclat de ce jour adoré. Homme, si, le cœur plein de joie ou d’amertume, Tu passes par ici vers l’heure du midi, Fuis la nature entière et l’éclat qui l’allume ; Elle est sans âme au fond de son repos verdi. Ne cherche rien en elle, et ne demande rien, Ni l’espoir du salut, ni le cri de la vie ; Elle garde pour soi son calme ancien, Et regarde mourir ta misère asservie.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k202867w/f15.item




Leconte de Lisle, Le Cœur de Hialmar


Une nuit de combat sur la neige glacée, Le guerrier s’est couché pour ne plus se lever ; Sa cuirasse est rompue et sa lance est brisée, Et son sang a coulé sans qu'il pût l'achever. Il regarde le ciel où les astres s’allument, Il écoute le vent qui siffle dans les bois ; Les corbeaux au lointain s’assemblent et s’embrument, Et l’on entend monter leur lugubre voix. Vienne la mort, dit-il, je l’attends sans effroi, J'ai vécu pour la gloire et pour la liberté ; Mais mon cœur est resté fidèle à sa foi, Et je meurs tout entier dans ma fierté. Allez, oiseaux de proie, allez vers ma patrie, Dites à celle-là que j’ai toujours aimée, Que mon âme est partie et que ma vie est finie, Mais que mon amitié n'est pas consumée. Prenez mon cœur sanglant et portez-le vers elle, Qu’elle le garde ainsi qu’un gage de mon sort ; Car mon amour était une flamme éternelle, Qui brille encore un peu par-delà la mort.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k2028688/f250.item




Leconte de Lisle, Qaïn


La faim le dévorait comme un loup dans la plaine, Et ses fils, autour d'lui, pleuraient sans espérance ; Il marchait sans repos, portant sa lourde chaîne, Et maudissant le ciel et sa propre naissance. L’Éternel l’avait dit : Tu seras un errant, Le sang de ton frère criera vers ma puissance ; Et Qaïn s'en allait, solitaire et mourant, Cherchant dans le désert une vaine délivrance. Il bâtit une ville aux murs de fer et d’or, Pour cacher sa misère et son crime effroyable ; Mais l'œil de Dieu partout le regardait encor, Fixé sur son front nu d'un éclat impitoyable. Alors il cria vers l'abîme et vers la nuit : Puisque je suis maudit, que mon nom s'efface ! Que le néant m’emporte et que tout s'enfuie, Puisque la mort est là qui me regarde en face. Et les siècles ont passé sur sa tombe oubliée, Mais le mal est resté comme une trace amère ; Et la race des hommes, à son sort alliée, Cherche encore le repos sur cette vieille terre.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k2028688/f5.item



Présentation


Charles Marie René Leconte de Lisle est le chef de file incontesté du mouvement parnassien, qui s'oppose aux épanchements sentimentaux du romantisme. Né à l'île de la Réunion en 1818, il apporte à la poésie française une rigueur formelle absolue et une fascination pour l'exotisme, l'Antiquité et les philosophies orientales. Son œuvre est marquée par un pessimisme profond : pour lui, la nature est une force indifférente et magnifique, et l'histoire humaine une suite de désastres voués au néant. Il prône l'impassibilité du poète, qui doit s'effacer derrière la beauté sculpturale du vers. À travers ses recueils majeurs, il explore les mythes fondateurs de l'humanité et la splendeur sauvage du monde animal, trouvant dans l'évocation de la mort et du vide une forme de sérénité tragique. Élu à l'Académie française au fauteuil de Victor Hugo, il a exercé une influence déterminante sur des poètes comme Heredia ou Mallarmé, imposant le culte de l'art pour l'art et la précision du mot juste.



Bibliographie


Leconte de Lisle, Poèmes antiques, Marc Ducloux, Paris, 1852. Leconte de Lisle, Poèmes barbares, Poulet-Malassis et de Broise, Paris, 1862. Leconte de Lisle, Poèmes tragiques, Alphonse Lemerre, Paris, 1884. Leconte de Lisle, Derniers Poèmes, Alphonse Lemerre, Paris, 1895. Leconte de Lisle, Poésies complètes, Alphonse Lemerre, Paris, 1891.